Alors qu’on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance de Charles Gounod (1818 – 1893), l’Opéra Comique, le Palazzetto Bru Zane et Insula Orchestra ont eu l’excellente idée de ressusciter son deuxième opéra, La Nonne sanglante, créé en 1854 à l’Opéra (salle Le Peletier). Résurrection est bien le terme approprié, puisque depuis son retrait brutal de l’affiche en novembre 1854, après seulement onze représentations, l’œuvre n’a jamais été reprogrammée en France. Fort heureusement, cette injustice est enfin réparée, grâce au travail conjoint de Laurence Equilbey et du metteur en scène David Bobée.

Michael Spyres (Rodolphe), Marion Lebègue (la Nonne), chœur accentus © Pierre Grosbois
Michael Spyres (Rodolphe), Marion Lebègue (la Nonne), chœur accentus
© Pierre Grosbois

Malgré les faiblesses d’un livret qui eut bien du mal à naître et à trouver preneur (après que Berlioz eut abandonné la composition de la partition en 1847), La Nonne sanglante est pourtant une œuvre de grand intérêt, un bel archétype du grand opéra romantique français. En effet, au-delà des influences évidentes – Der Freischütz de Weber en particulier – on y trouve déjà une impressionnante richesse harmonique et ce génie de la mélodie qui a fait de Gounod le compositeur de tant de « tubes » opératiques !

Bien sûr, le livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne manque souvent de matière et de cohérence, et le décalage avec la musique se fait parfois sentir d’autant plus crûment que Gounod n’a pas eu le loisir de faire évoluer sa partition au fil des représentations. Inspirée de Le Moine, roman gothique emblématique publié en 1796 par l’écrivain anglais Matthew Gregory Lewis et encore très en vogue au XIXème siècle, La Nonne sanglante parle d’amour maudit, de fantôme et de rédemption. L’intrigue, qui par souci d’acceptabilité a été édulcorée et teintée de catholicisme, se situe en Bohème au Moyen-Âge. Deux familles ennemies s’apprêtent à sceller leur réconciliation par un mariage : Théobald de Luddorf va épouser Agnès de Moldaw. Seulement voilà : Agnès aime Rodolphe, le frère cadet de Théobald et Rodolphe aime Agnès. Croyant s’enfuir à la nuit tombée avec sa fiancée déguisée en fantôme, Rodolphe suit en réalité la Nonne sanglante, spectre d’une jeune femme qui hante les lieux chaque nuit. Le jeune homme lui jure fidélité avant de s’apercevoir de son erreur. La Nonne accepte de lui rendre sa parole à la seule condition qu’il la venge en tuant son meurtrier, qui n’est autre que le Comte de Luddorf. Dans un sursaut d’honneur et d’amour paternel, celui-ci offre sa vie en sacrifice. Satisfaite, la Nonne vient libérer Rodolphe de ses serments, lui permettant ainsi d’épouser Agnès, puisque Théobald a eu « la bonne idée » de mourir au combat.

Pour raconter cette histoire, David Bobée, amateur de fantastique, s’en tient aux codes du genre, tout en y introduisant des éléments empruntés à d’autres univers, tels les costumes bleu vif de Fritz et Anna. Le tout fonctionne assez bien, notamment lors de la scène des fantômes dans l’ancien château des Luddorf. La direction d’acteurs est excellente, qui donne lieu à des mouvements d’une superbe fluidité.

Michael Spyres (Rodolphe), Vannina Santoni (Agnès), chœur accentus © Pierre Grosbois
Michael Spyres (Rodolphe), Vannina Santoni (Agnès), chœur accentus
© Pierre Grosbois

Ce qui fait briller La Nonne sanglante, c’est avant tout la musique, à commencer par le chant. Dans la distribution, Rodolphe s’est vu confier un rôle écrasant que seul un ténor d’exception peut endosser. Et ce ténor, c’est Michael Spyres, qui offre ici une incarnation quasiment idéale. S’appuyant sur une technique redoutable, il enchaîne les innombrables difficultés, surmonte les pires chausse-trapes avec une aisance confondante et s’autorise même à prendre tous les risques. Mais que serait la technique s’il n’y avait aussi le style, cette maîtrise du chant français dont peu de chanteurs actuels peuvent se prévaloir, et bien sûr la beauté d’un timbre qui rayonne dans tous les registres du personnage ? Il est incontestable que Michael Spyres domine le plateau par sa performance vocale et sa présence scénique, mais les autres chanteurs sont bien loin de faire pâle figure. Dans le rôle – privé d’airs – d’Agnès, Vannina Santoni ne peut donner toute la mesure d’une voix qui a incontestablement acquis de la chair et de l’assurance, mais toutes ses interventions sont convaincantes et ses aigus, tranchants et puissants, font mouche, aussi bien dans la rage de la passion que dans celle du désespoir. Marion Lebègue campe une nonne fantomatique, mystérieuse, menaçante, triste, avec ce supplément de sensualité vénéneuse que sa voix distille si bien. Appelé in extremis dès la deuxième représentation pour remplacer André Heyboer, souffrant, le baryton Jérôme Boutillier force l’admiration. Il expose avec une égale réussite toutes les facettes du personnage du Comte de Luddorf, depuis la froide autorité jusqu’à la démonstration tardive de son amour paternel. Dans le rôle d’Arthur, le page de Rodolphe, Jodie Devos se régale à faire pétiller et virevolter sa voix agile et cristalline. L’Ermite de Jean Teitgen est noble, froid, autoritaire à souhait, avec une articulation et une projection remarquables que l’on retrouve également chez Luc Bertin-Hugault et son Baron de Moldaw. Personnages étranges, les fiancés Fritz et Anna trouvent respectivement en Enguerrand de Hys (qui est aussi le Veilleur de nuit) et Olivia Doray deux voix qui les servent à merveille. Quant au chœur Accentus, il est excellent, comme à l’accoutumée.

Dans la fosse, Insula Orchestra et sa directrice Laurence Equilbey font vivre la partition orchestrale avec une acuité et une énergie qui maintiennent la tension et l’émotion de la première à la dernière note. La palette de couleurs, d’une grande richesse, reçoit un rendu somptueux, sublimé par les instruments d’époque.

Gageons qu’après cette redécouverte, La Nonne sanglante verra s’éloigner définitivement le spectre de l’oubli.