Simple curiosité ou chef-d’œuvre méconnu ? La vérité se trouve sans doute entre ces deux extrêmes, étant entendu que le point de vue de Berlioz sur La Reine de Saba est, comme souvent, d’un excès qui le discrédite : « Il n’y a rien dans la partition, absolument rien. Comment soutenir ce qui n’a ni os, ni muscles ? » écrivait-il en 1862. Un chef-d’œuvre, peut-être pas. La faute en incombe en partie à Barbier et Carré, dont l’adaptation du conte de Nerval (« Histoire de la Reine du matin et de Soliman, Prince des génies », dans le Voyage en Orient) est assez maladroite : le pacte qui lie le destin de la Reine à Soliman est expliqué de façon bien trop allusive au premier acte et, par la suite, le spectateur ne parvient ni à s’attacher véritablement au sort des deux amoureux (Balkis et Adoniram), ni à donner à Soliman le statut de véritable opposant…

<i>La Reine de Saba</i> à l'Opéra de Marseille © Christian Dresse
La Reine de Saba à l'Opéra de Marseille
© Christian Dresse

Le compositeur n’est pas non plus exempt de tout reproche. Ayant opté pour la forme du grand opéra en cinq actes avec ballet, Gounod multiplie les scènes grandioses qui ralentissent considérablement une action déjà bien ténue, et n’échappent pas à une certaine lourdeur. On a enfin connu le musicien plus inspiré sur le plan mélodique… Le traitement orchestral, en revanche, est d’une grande richesse, et certaines scènes marquent durablement les esprits : l’air de Balkis mais aussi sa grande scène de séduction à l’acte III, l’air de Soliman ou encore la scène finale de la Reine, réellement émouvante.

Quoi qu’il en soit, l’œuvre méritait d’être redécouverte, ne serait-ce que pour les liens étroits qu’elle tisse avec Benvenuto Cellini (les deux opéras mettent en scène un artiste tentant de réaliser leur grand œuvre malgré l’opposition des médiocres), avec L’Or du Rhin (tous les ouvriers, tels les Nibelugen, se soumettent instantanément à Adoniram lorsque celui-ci trace un signe mystérieux dans les airs) ou avec d’autres d’œuvres de Gounod : les premiers accords de l’acte III évoquent ceux précédant l’apparition de Marguerite au troisième acte de Faust ; l’orientalisme de ce même début d’acte prend, étonnamment, les couleurs quelque peu provençales de Mireille, et la tempête de l’acte V se pare de teintes surnaturelles dignes du Val d’Enfer ! Mais c’est aussi au Werther de Massenet que l’on pense, Balkis trouvant, devant le corps d’Adoniram agonisant, des accents émouvants préfigurant ceux que chantera Charlotte.

Marie-Ange Todorovitch, Éric Huchet, Jérôme Boutillier et Régis Mengus © Christian Dresse
Marie-Ange Todorovitch, Éric Huchet, Jérôme Boutillier et Régis Mengus
© Christian Dresse

L’Opéra de Marseille a bien fait les choses pour cette seconde reprise de l’œuvre au XXIe siècle (après Saint-Étienne en 2003). Un signe ne trompe pas : l’excellence des seconds rôles (les trois traîtres notamment : Éric Huchet, Régis Mengus et Jérôme Boutillier), tous impliqués et rendant chacune de leurs interventions parfaitement compréhensibles.

Marie-Ange Todorovitch défend le rôle de Bénoni, directement inspiré de l’Ascanio berliozien, avec conviction : diction claire, timbre personnel, projection efficace : son air « Comme la naissante aurore » est chaleureusement salué par le public. Nicolas Courjal semblait tout indiqué pour incarner au mieux, physiquement et vocalement, le roi Soliman. Le vibrato est un peu large en début de soirée, mais il est vite dominé, la tessiture est maîtrisée de l’extrême grave (la conclusion de l’air « Sous les pieds d’une femme ») à l’aigu péremptoire de l’exclamation : « Vous mentez ! », et le chanteur parvient à trouver le délicat équilibre entre la noblesse, l’autorité (« Je suis roi, Balkis, et je t’aime ! »), l’humilité et la tendresse amoureuse dont se compose le personnage.

Jean-Pierre Furlan assume le rôle (écrasant) d’Adoniram, non sans quelques difficultés : l’écriture, très tendue dans l’aigu, et la puissance de l’orchestre le poussent à recourir très souvent à une émission en force, engendrant une fatigue vocale perceptible notamment dans le quatuor du dernier acte, où certains aigus sont atteints de justesse, au prix d’efforts trop sensibles. L’arrogance de l’accent et la conviction de l’interprète convainquent néanmoins le public qui réserve au chanteur un accueil chaleureux.

Jean-Pierre Furlan (Adoniram) et Karine Deshayes (la Reine de Saba) © Christian Dresse
Jean-Pierre Furlan (Adoniram) et Karine Deshayes (la Reine de Saba)
© Christian Dresse

Triomphatrice de la soirée, Karine Deshayes est une superbe Reine de Saba. La chanteuse est de plus en plus soprano : les aigus sonnent dorénavant souvent plus éclatants que le médium, un peu opaque, ou le registre grave. Très à l’aise dans la tessiture hybride qu'exige le rôle, elle délivre une ligne de chant extrêmement soignée, parant son chant de mille nuances tout en restant constamment attentive au texte. Son intervention finale (« Emportons dans la nuit… »), sorte de chant funèbre à la mémoire d’Adoniram, soutenue par un legato porté par un souffle parfaitement maîtrisé, est un vrai moment d’émotion.

Il faut enfin féliciter l’orchestre et les chœurs de l’Opéra de Marseille, en grande forme, qui défendent l’œuvre avec un bel enthousiasme sous la direction, pleine de fougue et de conviction, de Victorien Vanoosten. Ne cherchant nullement à gommer l’aspect grandiose de certaines pages (ce serait une erreur dans cet ouvrage dont l’aspect « péplum » est revendiqué !), le jeune chef les fait efficacement alterner avec des ambiances plus intimistes, s’efforçant de conférer à l’œuvre le dramatisme dont elle est parfois dépourvue. Énergique, précise et sans faute de goût, sa direction défend au mieux cet opéra imparfait mais attachant.


Le voyage de Stéphane a été pris en charge par l'Opéra de Marseille.

****1