Lahav Shani... pas même la trentaine et déjà touche-à-tout ! D’aucuns auront été étonnés par la mise en regard, plus ou moins heureuse, de Bernstein avec Chostakovitch. La question mérite d’être posée : à quelle fin, en l’occurrence ? Un concert qui fait néanmoins éprouver les renversantes sonorités qu’on peut extraire du Philhar’, dans ces moments où on le place face à un chef et à un répertoire audacieux.

Lahav Shani © Marco Borggreve
Lahav Shani
© Marco Borggreve

Il y a dans ces Danses Symphoniques, arrangement orchestral du West Side Story de Bernstein, une séduction immédiate par le timbre, par la forte rythmicité. Certains puristes se méfieront de ce pot-pourri stylistique où lyrisme Hollywoodien, big band et rythmes afro-américains se donnent gentiment la main, émaillant une écriture rythmiquement des plus complexes. Mais l’œuvre est si brillamment écrite, que son audition dissipera assez vite toute réticence d’ordre purement formel. Il en sera de même pour la version qu’en a donné vendredi dernier le Philhar’, dont les percussionnistes ont été mis à rude épreuve ; d’autant que la simple vue de ces messieurs en queue-de-pie, si tatillons dans la manœuvre de leur caisse claire, mais entraînant l’orchestre à travers les rues de Manhattan, est un régal en soi.

Malheureusement, l’alchimie ne prend pas vraiment sur le Prologue. Malgré une battue enflammée, aux grands gestes latéraux, le swing de Lahav Shani n’a pas le chic et le charme d’un authentique chabada américain. Son Mambo a quelque-chose d’étonnamment martial. Enfin, l’on croyait que l’acoustique de l’Auditorium pouvait convenir à cette musique drue et anguleuse ; ce n’est vrai qu’à moitié. L’éclat aveuglant des cuivres et du pupitre de percussion n’autorise qu’une écoute prudente : c'est le paradoxe de ces lieux qui ont une acoustique presque trop généreuse. Saluons au passage le pupitre de contrebasse, toujours aussi investi et inventif.

On ne peut pas vraiment dire que Lahav Shani dirige le Concerto N°2 du piano, plutôt que pianiste et orchestre se sont momentanément passés de chef. Mais cela fonctionne, et c'est le moins qu'on puisse dire. Techniquement, le jeu de Lahav Shani est déjà très abouti, personnel. La marque de son style tient notamment à sa manière de phraser différemment main droite et main gauche lors des mouvements parallèles (si fréquents dans Chostakovitch) : l’une plus percussive, l’autre plus ample et chantante.

L’Andante va se déployer dans la plus ténue des sonorités. Le pianiste sonde les limites du double-échappement ; mais le moindre tintement est porté par ces contreforts boisés, enrichi, élargi jusqu’à sa perception par l'oreille (le couvercle ôté n'étant pas une donnée anodine). L’instrument, somptueux, s’accorde parfaitement à la palette automnale des cordes. Lahav Shani semble imprimer à son phrasé un mouvement de tourniquet, menaçant de s’arrêter à chaque instant. Il se place dans une volontaire perte de vitesse et d’énergie ; la phrase, à bout de souffle, parvient tout juste à se hisser jusqu’aux premières notes de l’Allegro, un effet qui rappelle certaines transitions du Quintette avec piano du même compositeur.

Cet Allegro final, amorcé à une vitesse folle, nous détache joyeusement des émois du note-à-note. Espiègle, par moment bondissant, Lahav Shani ne joue pas les virtuoses et les m’as-tu-vu ; ce ne sont que frôlements discrets, ponctués de notes-pivots plus appuyées. Le mouvement entier est une surenchère permanente, comme une marée qui n’en finirait pas de monter, jusqu’au geste conclusif. 

Les musiciens de l'OPRF © Jean-François Leclercq
Les musiciens de l'OPRF
© Jean-François Leclercq

A présent, une Symphonie : la 9ème, plus boisée que cuivrée, qu’on dit mal-aimée du public. Pourtant, les légèretés classicisantes enivrent d’entrée de jeu. La tonalité majeure, victorieuse, et le style scherzando, trouve en Lahav Shani un parfait maître d’ouvrage. Le Philhar’ sait tonner et mitrailler quand il le faut, ou se faire l’étoffe légère avec son redoutable pupitre de bois. Comme un lointain souvenir de la Mélodie Roumaine de Bruch, le long solo de clarinette (bientôt rejoint par une consœur, puis la flûte) se révèle d’une fluidité et d’un effacement exemplaire. Plus loin, un ange passe sur le solo de basson du Largo-Allegretto, papotant dans les graves, infiniment dolent dans ses tenues aiguës.

C’est toute la petite harmonie qui, ce soir, transfigure la performance. Comme au pupitre de contrebasse, la joie d’y jouer est tangible ; cette joie, contagieuse.