Les premières mesures font entendre une texture sonore voluptueuse, encouragée par le geste généreux de Louis Langrée. Souriant, le chef se tourne vers ses premiers violons avec un haussement de sourcils malicieux, et l’Orchestre des Champs-Élysées de lancer son concert avec une belle « ouverture de féérie ». Cette rare Shéhérazade symphonique – à ne pas confondre avec les poèmes du même nom pour voix et orchestre, qui vont suivre – est idéale pour entrer dans l’univers de Ravel : on est surpris par les motifs foisonnants, mis en lumière ce soir avec une clarté rythmique sèche, étonnamment stravinskienne dans le temple de l'avenue Montaigne ; on apprécie la répétition des élans teintés d’harmonies debussystes, dirigés avec souplesse par le maestro. La justesse de l’ensemble est irréprochable, le phrasé idéalement chantant, les percussions s’intègrent joliment au mouvement général… Difficile de croire que les instruments d’époque de l’Orchestre des Champs-Élysées font leurs débuts ravéliens avec ce programme !

Louis Langrée © A. J. Waltz
Louis Langrée
© A. J. Waltz

Un seul détail révèle une forme de prudence devant l’ampleur de la tâche : Langrée prend régulièrement la précaution de décomposer sa battue, quitte à révéler les ficelles de l’ouverture, quitte à amoindrir le caractère alangui de ces pages évocatrices. Pour l’heure, cela n’a rien d’embarrassant ; au contraire, ce parti pris facilite habilement la circulation des lignes mélodiques et les relais de timbres. Anne Sofie von Otter ne se plaindra sans doute pas non plus du souci de clarté qui habite le maestro. Rejoignant l’ensemble pour Shéhérazade-bis (le triptyque poétique), la mezzo soprano se mêle sans difficulté au flux orchestral. La chanteuse brille par la netteté de son élocution, l’élégance naturelle de son phrasé, la pureté de son timbre au vibrato savamment dosé. Seules quelques notes aigues, au gré des exigeantes fluctuations mélodiques, peinent à sortir avec le même éclat que les autres. À ses côtés, Langrée contient ses troupes sans amoindrir leur rayonnement, réservant de belles progressions dynamiques. La parfaite conclusion d’« Asie » déclenchera même des applaudissements inhabituels au milieu de l’œuvre.

Après l’entracte, le programme se corse, explorant des extrêmes dans le répertoire ravélien : aux miniatures délicates de Ma Mère l’Oye succèdera la folie de La Valse. L’Orchestre des Champs-Élysées et son chef paraissent alors moins sûrs. Après avoir pris de vrais risques dans une « Pavane de la Belle au bois dormant » qui se délite tant le tempo et les nuances sont abaissés, Langrée revient à une gestuelle plus confortable dans les contes suivants. Les solistes de l’orchestre sont toujours aussi brillants individuellement : si la flûte s’est révélée rayonnante dans la première partie, c’est à la clarinette de prendre le relais à présent, tendre et sensuelle dans la valse des « entretiens de la Belle et la Bête ». Mais le collectif se fissure par endroits, montre quelques instabilités dans l’équilibre comme dans l’intonation, tandis que l’opposition entre la Belle et la Bête manque de théâtralité pour se transformer en féérie ravélienne.

La précision de Langrée ne suffit plus et La Valse en sera l’illustration ultime. Ce ballet d’instruments fous ne peut pas se contenter de la clarté, qu’elle soit harmonique ou rythmique. Si proche et si loin en même temps de l’avancée méticuleuse du Boléro, La Valse progresse selon des élans de timbres inouïs qui nécessitent une vraie audace. Les glissades sont ce soir trop peu appuyées, les attaques des cordes peu aiguisées, les cuivres bien ternes. Langrée veille au grain en maintenant une mesure nette mais régulière et peu dansante. L’emballage conclusif a bien lieu mais il paraît alors artificiel et désordonné.

En bis, le menuet néo-baroque du Tombeau de Couperin ramène les musiciens dans un territoire musical plus familier : sous la gestuelle à nouveau détendue de Langrée, le discours retrouve l’élégance des courbes mélodiques et la transparence harmonique qui ont fait sa force en première partie. Inspirées, les dernières notes sonnent comme une « ouverture de féérie » vers les prochaines étapes de la tournée 100% Ravel : Poitiers, Saintes, Le Mans et Perpignan se succèdent au programme de l’Orchestre des Champs-Élysées.

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