C'est la tête encore pleine du souvenir du magnifique concert donné par le Trio Wanderer pour fêter le trentième anniversaire de leur carrière que l'on prend place dans les gradins qui font face à la conque (22 mètres de largeur, 14 mètres de hauteur) du Parc de Florans, à la Roque-d'Anthéron, pour écouter le pianiste Lars Vogt et le Royal Northern Sinfonia dans les Deuxième et Quatrième Concertos de Beethoven. Les trois Français nous ont démontré ce qu'était un grand trio en interprétant le « Trio Les Esprits » et le Triple Concerto de Beethoven : trois solistes qui n'abdiquent rien de leur personnalité en se mettant à l'écoute l'un de l'autre. Tandis que Lio Kuokman ramenait l'art du chef d'orchestre à son essentialité : ne pas faire de métaphysique mais diriger en faisant vivre le discours musical avec le plus d'efficacité possible : être en place, soigner la dynamique et celles, interne, des pupitres, avoir une pulsation irrésistible et mettre tous les musiciens ensembles. La Cinquième Symphonie de Beethoven, donnée « en plus », était ainsi bien plus marquée par le souvenir d'un Toscanini, d'un Szell ou d'un Paray que par les rêves démiurgiques de Furtwänger...

© Christophe Gremiot
© Christophe Gremiot

Lars Vogt démontrera lui qu'un pianiste peut aussi diriger du clavier tout en réalisant un travail sur l'articulation, les tempos, les nuances et les couleurs que réalise parfois avec peine un « vrai » chef d'orchestre. Il démontrera aussi que l'opposition habituelle entre soliste et chef peut se muer en une complicité sidérante avec l'orchestre. S'imposent l'art de la discussion, du dialogue et du jeu des questions-réponses... voire à touche-moi que je t'attrape dans sa version la plus joyeuse qui soit. Jamais, je dis bien jamais, je n'avais entendu un Deuxième Concerto, le mal aimé des cinq, se déployer avec une telle verve, une telle élégance. Jamais non plus l'esprit de surprise encore haydnien n'avait ainsi dominé une œuvre jouée habituellement avec plus de mâle détermination. Vogt et ses royaux compagnons – vibrato sous surveillance, articulation fine, pulsation gracieuse, justesse impeccable –, donnent l'impression d'improviser collectivement, de s'amuser comme des fous.

© Christophe Gremiot
© Christophe Gremiot

Que peuvent donner cette effervescence, cette grâce légère, cette virtuosité dans le Quatrième Concerto ? L'œuvre est un de ces monuments sacralisés par des interprétations dont la profondeur prend parfois le pas sur la réalité esthétique. Vogt pose ses mains avec douceur sur le piano pour jouer la phrase d'entrée dont tout découlera... l'orchestre entre... sa légèreté de touche, ses cordes parfaites, la lumière qui en émane, ses vents diaphanes semblent naître comme le jour se lève. Se peut-il que tant de beauté, de calme se déploient au sein d'un discours articulé sans poids, sans accents trop marqués, mais avec une énergie fluide ? La cadence donne une réponse singulière : elle n'est plus ce moment où le soliste montre son savoir-faire, ses doigts et son pouvoir. Elle est la résolution logique de tout ce qui vient de se passer. Le mouvement lent, ces cris implorants du piano-Orphée face à un orchestre impitoyable, mérite son scénario. Mais, c'est à Gluck que Vogt et l'orchestre rendent hommage, pas à la révision berliozienne. Les interprètes maintiennent ce concerto dans son temps qui est celui du tout début du XIXe siècle... c'est infiniment beau, touchant, lyrique... Quand le finale explose, la joie s'empare du piano et des cordes. Elles attaquent d'une façon qui fait entendre le choc des archets sur la corde ! Les musiciens sont prêts à en découdre avec un piano qui veut leur en remontrer : ce mouvement est ainsi composé, mais rarement pris ainsi au pied de la lettre beethovénienne. C'est d'une effervescence irrésistible, d'une beauté de son et pertinence stylistique qui rendent euphorique. En bis, l' « Aria » des Variations Goldberg est ornementée avec une imagination débordante. Mais la liberté de phrasé de Lars Vogt, sa capacité à écouter le contrepoint pour le faire vivre, n'a en rien d'une licence égotique : le pianiste allemand est l'un des grands de notre temps.

*****