Avec Le Chant de la Terre, John Neumeier vient clore un long cycle chorégraphique mahlérien initié dès 1974 avec Nacht et jalonné de nombreuses créations, parmi lesquelles Troisième Symphonie (1975) ou encore Neuvième Symphonie (1994). Pour terminer en beauté cette exploration artistique, le chorégraphe s’attaque à l’une des dernières symphonies de Gustav Mahler, souvent considérée comme sa création la plus intime et introspective.

Inspiré par la lecture de poèmes chinois du VIIIème siècle, recueillis et réinterprétés par le poète allemand Hans Bethge, Gustav Mahler compose aux alentours de 1907 Le Chant de la Terre, son avant-dernière symphonie. Composé de six chants évoquant le passage du temps et des saisons dans une contemplation pastorale et poétique, Le Chant de la Terre est une œuvre de maturité.

Laëtitia Pujol - Mathieu Ganio © Ann Ray / Opéra National de Paris
Laëtitia Pujol - Mathieu Ganio
© Ann Ray / Opéra National de Paris
Pour incarner cette méditation silencieuse de l’homme sur la vie, Gustav Mahler convoque les souvenirs de la jeunesse et le jaillissement des sens, qui s’entremêlent à des moments plus réflexifs et teintés de mélancolie. Ainsi les lieders mahlériens se répondent, avec un premier chant qui rend hommage à la terre « Chant à boire du chagrin de la terre », un second qui aborde le thème de l’isolement de la vieillesse « Le Solitaire en Automne », les troisième, quatrième et cinquième chants évoquant en miroir la vitalité (« De la jeunesse », « De la beauté » et « L’Homme ivre au printemps »), avant de terminer sur un chant intitulé « L’Adieu ».

Pour traduire cette harmonie entre l’homme et la nature, on aurait pu s’attendre à une floraison bucolique de décors, mais, typiquement, John Neumeier choisit de rester dans l’épure avec une scénographie minimale. Les costumes n’évoquent qu’à demi-mot la Chine ou la nature à travers certaines formes et couleurs. Seul un carré d’herbe fait écho à cette ode à la Terre que chantent les poèmes chinois. Un miroir accroché au plafond surplombe la scène, ciel reflétant l’image de la Terre, des hommes et de leur mortalité. Le langage chorégraphique est lui aussi en demi-teinte, illustrant par petites touches l’orientalisme de la méditation du Chant de la Terre et sa simplicité existentielle, par des mouvements naturels et profonds. Reste enfin que les personnages de cette rêverie solitaire sont peu identifiables. Si le danseur principal incarne sans conteste la figure de l’homme méditatif, il est plus difficile de comprendre le sens de la présence des deux autres solistes, qui pourraient peut-être représenter la fille disparue de Gustav Mahler (Laëtitia Pujol) ou le souvenir plus diffus de la jeunesse et de l’exaltation (Karl Paquette). Ce repoussement du figuratif a quelque chose d’indéchiffrable pour le public, et jette un peu de froid dans une chorégraphie qui aurait peut-être mérité plus d’exaltation.

© Ann Ray / Opéra national de Paris
© Ann Ray / Opéra national de Paris
Les puristes mahlériens resteront quant à eux sur leur faim, car si l’interprétation des chanteurs solistes Burkhard Fritz et Paul Armin Edelmann est de qualité, le chorégraphe n’hésite pas à jouer avec la partition en y introduisant des interruptions et de longs silences. Parmi les danseurs, se détache surtout le lyrisme de Mathieu Ganio, dans le rôle central de l’homme méditant. 

Si Le Chant de la Terre n’est probablement pas l’œuvre la plus bouleversante de John Neumeier, on retiendra pourtant de cette ultime transcription chorégraphique de la musique de Gustav Mahler l’aboutissement d’un travail intelligent et sensible, qui a marqué en profondeur le monde de la danse.