Cocorico ! La scène opératique française a redécouvert une belle œuvre avec ce Coq d’Or donné à Nancy. Interdit du vivant de Nicolaï Rimski-Korsakov, l’œuvre de 1907 ne figure pas souvent sur les affiches des salles occidentales, et c’est dommage, car on y découvre vraiment de très belles pages lyriques. Est-il étonnant que le nom de Laurent Pelly soit associé à cette entreprise réussie ? Le metteur en scène avait déjà aidé à déterrer Le Roi Carotte lyonnais, qui le propulsa lauréat des Opera Awards 2016 dans deux catégories. L’opéra russe est placé en 2017 sous le signe ambivalent de l’onirisme et de l’histoire, mais celui qui pense que le poids comique s’amoindrirait par là aura tort.

© Opéra national de Lorraine
© Opéra national de Lorraine

Encadré d’un prologue et suivi d’un épilogue, l’opéra débute précisément par le comique mystificateur : seule la tête de l’astrologue énonciateur dépasse du rideau rouge, puis, entourée d’un spot et gagnant­ en hauteur toutes les dix secondes, abracadabra, elle disparaît, pour laisser place à une scène aux accessoires succincts. Associant toujours le réalisme au rêve et à l’absurde, les beaux décors de Barbara de Limburg exposent un lit argenté monumental d’un kitsch assumé, dans lequel se tortille, fatigué, le tsar Dodon, dorloté par la « bonne mère » Amelfa (Marina Pinchuk, mezzo-soprano d’une belle expressivité). Le papier peint aux grands motifs ornementaux russes est contrasté par un pauvre radiateur de la première génération et, surtout, le terrain : le couchage impérial est posé sur une butte au mieux boueuse, au pire crottée, sur laquelle patauge l’armée – saisissant contraste entre les dernières lueurs jetées par l’Empire et le dénuement de sa population.

Assailli de toutes parts, le tsar peine à repousser ses ennemis. Mais voilà que le conte fantastique de Pouchkine (base du livret de Vladimir Bielski), a trouvé la solution : l’astrologue propose au monarque un coq doré qui alertera son maître par des cris, en cas d’attaque.  Évidemment, cet avatar russe des oies du Capitole n’est pas cédé gratuitement, mais contre un cadeau que le courtisan se choisira lui-même, le moment venu... Et quelle grâce, cette bête : jamais volaille ne fut plus élégante à picorer un pauvre sol que celle qui est incarnée par Diane Vaicle (danse), ni plus talentueuse dans ses cocoricos roucoulant (Inna Jeskova, chantant en coulisse).

© Opéra national de Lorraine
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Et voilà pourtant que disparaissent contre toute attente les deux tsarévitchs Gvidon (le ténor Roman Shulakov) et Afron (Jaroslaw Kitala, au baryton agréable). Les recherches entreprises par le tsar en personne, qui enfile juste casque et armure au-dessus de son pyjama, le confrontent au triste spectacle de ses fils étendus morts aux pieds d’une femme fatale, la tsarine de Chemakha. Alors que le soprano Svetlana Moskalenko s’évertue à décocher des coloratures les plus extraordinaires et à donner des coups de hanche les plus sinueux, ce gros benêt de Dodon a du mal à comprendre que tout ce spectacle, sa danse à travers une corne d’abondance lumineuse et squelettique posée sur un champ de bataille, puis le philtre que la mystérieuse monarque lui administre n’ont qu’un seul but : susciter une demande en mariage. Mais ce que femme veut, Dieu veut, et voilà la tsarine très vite couchée dans le grand lit, tandis que dans le peuple grondent déjà des velléités révolutionnaires, figurées sur les grandes toiles tendues au-dessus des papiers peints, d’une obsolescence aristocratique. Or, l’astrologue, ténor altino chantant aux extrémités de la tessiture, réclame son dû en ricanant (Yaroslaw Abaimov exploite son rôle avec ruse et ironie) : ce sera la tsarine ! Et comme on fait passer ce Raspoutine opératique par le fil de l’épée pour l’outrance de ses exigences, sa volaille vengeresse s’attaque à Dodon. L’assassinat laisse orphelin un peuple dont la mise en scène suggère la prochaine prise du pouvoir ; envolée et disparue est la reine, tout comme le coq d’or…

Visionnaire et onirique, l’œuvre de Rimski-Korsakov garde superbement une double ambition dans la mise en scène de Laurent Pelly : la co-production de La Monnaie de Bruxelles et de l’Opéra National de Lorraine (outre le Teatro Real de Madrid) réactive des souvenirs historiques qui résonnent dans deux régions fortement empreintes par la Première Guerre mondiale ; à des moments, lumière et décors font monter intérieurement des images de Verdun, pourtant aussi vite balayées par un pur et joyeux divertissement, auquel ont part aussi marionnettiste, danseurs et chœurs.

© Opéra national de Lorraine
© Opéra national de Lorraine

Si la basse de Mischa Schelomianski, par moments, paraît plus autoritaire et royale que le baryton-basse de Vladimir Samsonov, le jeu astucieux de ce dernier donne précisément à Dodon son air naïf et faible, tandis que l’ethos du premier convient bien au rôle de général. En dépit de quelques rares décalages bien audibles (qui semblent relever de l’inattention de quelques solistes et choristes), la direction de Rani Calderon est un enchantement : avec subtilité, il dégage le merveilleux comme l’orientalisme et le comique de la partition – le pépiement des flûtes annonce la basse-cour avant même le lever du rideau – et met bien en valeur les solistes : quel plaisir d’entendre une harpe qui n’est pas écrasée par le reste de l’orchestre.

Conquis par musique et dramaturgie, on espère que la reconquête d’autres scènes par le Coq d’Or ne se fera pas seulement quand les poules auront des dents.

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