De nouveau à l’affiche de l’Opéra de Paris, la chorégraphie de Rudolf Noureev et sa merveilleuse musique nous transportent dans l’univers onirique de l’imaginaire slave.  

Ludmila Pagliero © Ann Ray / Opéra National de Paris
Ludmila Pagliero
© Ann Ray / Opéra National de Paris

Comme La Belle au Bois Dormant (1890) et Casse-Noisette (1892), Le Lac des Cygnes est le fruit de la collaboration artistique des deux génies de la musique et de la danse Piotr Ilitch Tchaïkovski et Marius Petipa. Pourtant, ce n’est qu’en 1895, après la mort du compositeur, que Petipa et son assistant Lev Ivanov décident de reprendre le ballet. Inspiré de l’imaginaire slave et des mythologies nordiques, il est devenu aujourd’hui un emblème de la danse classique.

Si Le Lac des Cygnes apparaît aujourd’hui comme le plus classique des ballets classiques, l’œuvre n’a étonnamment jamais été chorégraphiée et représentée dans son intégralité à l’Opéra de Paris avant 1960, plus d’un siècle après des créations classiques françaises telles que La Sylphide, de Taglioni (1832), Giselle (1841) ou encore La Source (1866). Lorsqu’en 1960, Vladimir Bourmeister réalise une première production complète du Lac des Cygnes pour l’Opéra de Paris, il propose une issue heureuse au destin des personnages. Vingt-quatre ans plus tard, Noureev réadapte à son tour le chef-d’œuvre slave en proposant une nouvelle version plus ambiguë et plus sombre. Si la fin tragique et la dimension psychologique de cette nouvelle chorégraphie s’inscrivent dans la lignée de la conception originale de Tchaïkovski, les actes I et III perdent le flamboyant et le grandiose du conte fantastique de Bourmeister. La scénographie plus froide, le décor massif du château et le camaïeu pastel des costumes, s’ils se rapprochent davantage de l’esprit de la légende médiévale, sont ainsi moins resplendissants que dans la version de Bourmeister.

Quelles que soient les réinterprétations du Lac, les actes blancs représentant les cygnes au bord du lac, restent fidèles à la chorégraphie d’origine de Lev Ivanov. Étrangement moderne et abstraite, cette poésie du mouvement du cygne effarouché, glissant sur l’eau ou à l’envol, est demeurée hors du temps.  

Mathias Heymann © Ann Ray / Opéra national de Paris
Mathias Heymann
© Ann Ray / Opéra national de Paris
Chef-d’œuvre de grâce et de nuances, Le Lac des Cygnes représente encore aujourd’hui un véritable défi dans la danse. Le couple Emilie Cozette / Stéphane Bullion ayant été déprogrammé suite à une blessure, c’est Ludmila Pagliero et Mathias Heymann qui assurent la première de cette reprise. Conséquence ou non de ce changement, la tension des artistes est visible sur scène dès les premières minutes de ce ballet technique, jalonné de méchants pièges. Les maladresses sont donc nombreuses, malgré de réels instants de bravoure dansés par les principaux interprètes. Si les placements et les mouvements de groupe sont un peu brouillons, on doit surtout reprocher au corps de ballet d’avoir tant laissé transparaître son appréhension, ressentie dans le public, et terriblement contagieuse au sein de la troupe. Les étourderies s’accumulent et viennent perturber certains solistes, pourtant confirmés, tels qu’Eve Grinsztajn, Karl Paquette, et même François Alu ou Ludmila Pagliero à la marge.

La danse des Petits Cygnes résiste heureusement aux embûches, avec un solide quatuor formé par les danseuses Marine Ganio, Eléonore Guérineau, Pauline Verdusen et Aubane Philbert. On reste toujours médusé devant les prodigieux sauts de François Alu et la technique irréprochable de Ludmila Pagliero, qui surmonte la difficile affaire des trente-deux fouettés de l’acte III.

C’est cependant Mathias Heymann qui présente le plus intéressant travail artistique. Sa danse fluide s’accompagne d’une interprétation intelligente. Si le personnage du Prince est souvent délicat à incarner – tantôt godiche, tantôt hiératique – l’angle retenu par l’étoile est ici particulièrement intéressant. Son Prince paraît jeune et fragile. Son attitude détachée face à la cour est pleine de légèreté et il semble singulièrement apeuré lors de sa rencontre avec Odette. Cette naïveté touchante et la révolte passionnée, presque adolescente, qui le soulève apportent une réelle crédibilité face au piège facile dans lequel le personnage peut tomber.

© Ann Ray / Opéra national de Paris
© Ann Ray / Opéra national de Paris

Mais c’est surtout la musique passionnée et si célèbre de Tchaïkovski qui nous fait vibrer, merveilleusement dirigée par Kevin Rhodes.

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