Le concert de l’Orchestre symphonique de Québec mercredi soir suscitait un mélange de curiosité et d’appréhension : curiosité d’entendre le chef français Julien Masmondet pour ses débuts à Québec ; appréhension par rapport au soliste de la soirée, le pianiste Alain Lefèvre, qui nous a habitués au cours des années à des prestations inégales. Présenté à guichets fermés, le concert allait permettre d’apprécier le talent du premier dans des extraits du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn et la création d’une œuvre contemporaine, et celui du second dans le Concerto « l’Empereur » de Beethoven, partition passablement éloignée des habituelles terres du pianiste, qu'on entend le plus souvent dans des œuvres du romantisme russe.

Julien Masmondet © Neda Navaee
Julien Masmondet
© Neda Navaee

Si, comme l’affirme un dicton populaire, le trois fait le mois, les premières pages ne font heureusement pas toujours le concert. Les cinq premières minutes de « l’Empereur » nous montrent en effet Lefèvre sous son jour le moins avantageux, le pianiste compensant les nombreux accrochages avec des effets de manche. Les pans de la queue-de-pie volent dans les airs, tandis que les bras sont jetés ostensiblement vers l’arrière à la fin de chaque trait moindrement impétueux. Le tout se place heureusement par la suite, le soliste semblant gagner du contrôle à mesure que progresse le concerto. On peut seulement déplorer que le musicien soit quelque peu dépassé par d'occasionnels passages, obligeant alors le chef à ralentir.

Si l’on peut reprocher quelque chose à Alain Lefèvre – son côté brouillon notamment –, ce n’est toutefois pas de manquer d’implication. Ceci expliquant peut-être cela : le niveau d’abandon d’un musicien est souvent inversement proportionnel à la netteté de son jeu (sauf pour les Vladimir Horowitz, Martha Argerich et Evgeny Kissin de ce monde). Le pianiste est constamment présent, brûlant d’un irrésistible feu intérieur. Chaque note a pour lui un sens. Les couleurs sortant du grand Steinway sont en phase avec l’expression musicale, avec des aigus moelleux et des graves bien sonores. La première présentation du thème principal au piano dans le dernier mouvement est comme une tornade emportant tout sur son passage. Au terme du concerto, après son habituel laïus à saveur éditoriale, Lefèvre a offert en guise de rappel le sympathique Grand Carnaval, une pièce de sa composition dont les couleurs rappellent quelque peu Albéniz.

Lefèvre n’était pas le seul musicien-né sur la scène de Raoul-Jobin. Le chef invité Julien Masmondet est de la même race bénie. Il est un livre ouvert hors duquel les intentions musicales sortent sans effort apparent, tout naturellement. Les mouvements rapides vont toujours tout droit, avec une imagination musicale qui fait flèche de tout bois. D’un geste légèrement nerveux, le sympathique musicien entraîne ses troupes à travers les méandres du Songe d’une nuit d’été avec une assurance désarmante. L’ouverture décoiffe, le scherzo crépite (chapeau aux vents, qui ont ici une partie exigeante !), la « Marche nuptiale » envoûte par ses mille couleurs...

Œuvre impressionnante, orchestrée de manière experte et aux accents apocalyptiques, la création du compositeur états-unien Geoffrey Gordon, PUCK – fleeing from the down (inspirée de l’univers du Songe shakespearien) est aussi exécutée avec puissance et attention au détail.

Là où le bât blesse – tout de même bénignement –, c’est dans les mouvements lents et dans la précision de la gestique. Masmondet est de ces chefs qui peinent à assumer réellement la lenteur. Même si le deuxième mouvement du Beethoven porte l’indication quelque peu ambiguë d’« Adagio un poco mosso » (invitant à une lenteur... « un peu vite »), il reste posé à quatre temps, alors que le chef le fait vivre en deux temps. Il n’en est pas autrement dans le « Nocturne » de Mendelssohn, portant l’indication « con moto tranquillo » (« avec un mouvement tranquille »), qui ne prend pas le temps de chanter. Quant à la question de l’imprécision, elle découle d’une direction peut-être trop économe qui rend parfois difficile la perception de la pulsation, occasionnant quelques hésitations chez les musiciens. Heureusement, il s’agit du genre de détail qui se résout en apprivoisant un orchestre. On souhaite à Julien Masmondet d’avoir l’occasion de réapprivoiser l’OSQ.

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