Quelle intelligence dans la programmation de l'Orchestre National de Lyon ! Articuler autour de la même vision d'un "nouveau monde" la symphonie éponyme de Dvořák, la vision du chaos ouvrant la Création de Haydn, et  Tout un monde Lointain de Dutilleux fut fort ingénieux, tant dans l'unité thématique quand dans la multiplicité stylistique des œuvres abordées. Outre l'intelligence musicale de Leonard Slatkin, magnifiquement servie par les talents individuels de l'orchestre, et la clarté à toute épreuve du timbre d'Anne Gastinel, on retiendra de ce concert le sentiment d'avoir vu naître devant soi un univers inexploré, dont seules s'échappaient d'étranges émanations sonores.

Leonard Slatkin © Donald Dietz
Leonard Slatkin
© Donald Dietz

C'est avec une idée peu commune que s'ouvre le concert : la Création est certes l'une des plus grandes œuvres de Haydn, mais il est bien rare qu'un chef se contente des premières minutes, surtout interprétées par un grand orchestre romantique. L'avisé Slatkin prit le problème à bras le corps, et bien loin de tout figuralisme maçonnique, travaille les couleurs de ce grand orchestre plus que les harmonies dont notre oreille contemporaine a, au fil des ans, édulcoré l'audace. Se revendiquant d'un pathos traduisant les mouvances intérieures de l'esprit humain, l'inteprétation ne se contente point de mettre en évidence l'idée qu' "au commencement, il n'y avait rien" ; Leonard Slatkin parvient à donner une forme au chaos. Forme sonore, temporelle, spatiale même, puisque Slatkin semble moins jouer avec les notions de rythme et de nuance qu'avec celles de pesanteur, de souffle, de suspension.

Rares sont aujourd'hui les interprètes qui savent se contenter de la phrase musicale pour chanter leurs discours : Anne Gastinel est de ceux-là. La violoncelliste française joue sans jamais s'aider d'un gonflement du son, d'élans malvenus ou d'excès de vibrato. Semblant avoir pour seul objectif la mise en évidence de la ligne globale de l'œuvre, elle s'appuie sur la précision directionnelle de son timbre qui empêche à tout moment le public d'avoir à tendre l'oreille. Les phrases d'ouverture du premier mouvement de Tout un monde Lointain avaient-elles déjà été jouées avec un tel détachement, une telle humilité? On en garde le sentiment d'une interprétation habitée sans jamais devenir trop présente. Ce qui laisse le loisir de profiter de la cohérence des timbres de l'orchestre ; les sonorités de Dutilleux ont beau avoir les étranges colorations d'un "monde lointain", elles s'harmonisent sans peine en un tout esthétique, voire organique. Ainsi ces sons de harpe auxquels s'adjoignent naturellement, comme par accointance, les pizzicati des violons. On comprend vite qui tire les ficelles : Slatkin, dirigeant l'œuvre sans sa baguette, sait solliciter du bout des doigts tel ou tel pupitre, se faisant ainsi le marionnettiste, mais aussi l'indispensable ambassadeur du "monde lointain".

Mais c'est véritablement dans cette magistrale Symphonie du Nouveau Monde que l'univers que l'on a vu se déployer devant nous apprit à se passer de faiseur. Dans la belle humilité pragmatique qui est la sienne, Leonard Slatkin fit de cette œuvre une symphonie de solistes, se contentant de définir des trames de fond, sonores ou narratives, et laissant aux musiciens le soin de développer le matériau mélodique. Ainsi, lorsque la flûte expose le deuxième thème du premier mouvement, Slatkin préfère-t-il concentrer son attention sur les aplats sonores peints par le reste de l'orchestre ; la phrase de flûte sonne de ce fait plus libre que jamais, presque empreinte d'un caractère improvisé. Il en est de même pour le fameux solo de cor anglais du deuxième mouvement ; impression fantastique d'un statisme extatique où le musicien, strictement immobile, laisse échapper un souffle dont on ne sait pas exactement distinguer l'origine, sinon qu'il naît et s'achève au cœur de la masse orchestrale. Une telle impression ne saurait être saisie sans le travail d'épure de Leonard Slatkin ; dans une œuvre à ce point populaire, le chef d'orchestre laisse les phrases s'enchaîner comme allant de soi, sans jamais ressentir le besoin de les raccorder entre elles. Bref, Slatkin accepte que ce "nouveau monde", plus si lointain, change et soit transformé par d'autres mains que les siennes. Simplicité également dans la couleur orchestrale, où le chef, à l'opposé du travail effectué dans Haydn, mais toujours avec pertinence, donne à entendre les colonnes harmoniques plutôt que le crissement du crin des archets sur les cordes. Je me souviendrai longtemps de la façon dont Leonard Slatkin mit fin au deuxième mouvement, en faisant s'estomper le souffle du son par la seule réunion de son pouce et de son index ; car il fut de ces instants suspendus où un nouveau monde était effectivement à la portée de sa main ; et même le public put alors sentir qu'il pouvait le toucher du bout des doigts.

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