Pour l'Orchestre National de Lyon, l'hiver naissant est l'occasion de célébrer le répertoire de la musique russe. Au cœur des festivités, cette intégrale Tchaïkovski, dont nous avons entendu la première et la quatrième symphonie. Comment un chef aux racines profondément américaines allait-il diriger un orchestre de tradition française dans ce programme fait de chants slaves et d'effusions si caractéristiques ? Tel était l'enjeu de ce choc des cultures, que la souplesse de Leonard Slatkin a su magnifier en une élégante synthèse.

Leonard Slatkin © Donald Dietz
Leonard Slatkin
© Donald Dietz

D'abord, place à la jeunesse ; les "Rêves d'Hiver" de la première symphonie sont ceux d'un homme de 26 ans, déjà en marche. Les mouvements de double-croches des cordes se font ici mise en abyme : elles ont le ronronnement d'une mécanique qui se met en route. Elles seront plus tard énoncées avec bien plus de distinction (dans tous les sens du terme). Penser à une telle construction d'ensemble est une chose ; avoir le sens de l'écoute et du geste collectif pour la réaliser avec un tel degré de finition en est une autre. 

Le 2eme mouvement évoque les landes glaciales, et a fait l'objet d'un choix esthétiquement radical, à l'opposé de tout lyrisme bienheureux. Le hautbois solo ne vibra pas une note, les cordes avaient la pâleur d'un murmure, la seule chaleur émana d'un basson au contrechant discrètement charnu. Encore une fois, le confiance que Slatkin accorde à ses musiciens est payante : car si les steppes demeurent sans vie, le paysage intérieur vibre quant à lui. Les plus chevronnés pourront tendre l'oreille pour espérer saisir les différents contrechants à peine esquissés, autant de pas perdus dans les landes gelées ; tous s'égarent dans le climat frissonnant qu'inspirent les principaux chants de la symphonie. Dans un tel brouillard, on s'étonne donc de la visibilité de certains changements de tempis ; ils auraient gagné à prendre la forme musicale d'un fondu enchaîné. L'ensemble demeure exceptionnel, et dire que l'on fut touché serait un euphémisme bien doux. 

Après cela, les deux mouvements suivants paraissent un peu ternes, conséquence de la retenue de Slatkin et d'un tempo relativement lent dans le scherzo. Il en découle quelques problèmes de coordination dans le passage des motifs entre les pupitres de cordes. Sans doute était-ce le revers de la médaille de cet art de l'épure dont Slatkin a le secret et qui exige un public d'une attention irréprochable, ce qui fut loin d'être le cas ce soir-là.

Après la détermination de la jeunesse, le fatalisme de la maturité. La 4eme selon Slatkin est cérébrale, pleine de luttes de l'esprit : ainsi le premier mouvement, où le chant des cordes n'est pas celui d'un bel canto expressif à l'excès, mais le débit contenu d'un torrent maîtrisé. De la même manière, point de hurlement de fureur pour clore le 1er mouvement ; la chaleur est celle d'un bouillonnement intérieur, qui se réfugie dans sa propre démence. 

L'efficacité de Slatkin passe par son adaptabilité ; preuve en est donnée dans le scherzo, doublant ce petit bijou d'orchestration d'un petit miracle de direction. Dans la partie uniquement construite en pizzicato, Slatkin cesse même de diriger, observe ses musiciens, et avec la malice d'un Guennadi Rojdestvenski, ne bat la mesure que par haussements de sourcils, et prend tel ou tel musicien à partie, l'appelant de son index à venir grossir la mêlée fourmillante.

Le Final, enfin : d'une élégance flamboyante. Forcément, la danse rustique peut sembler manquer d'exubérance. Slatkin peut compter sur ses musiciens pour défendre avec panache ce final exigeant ; ainsi l'époustouflant piccolo, se jetant sans filet au-dessus du précipice, non sans effectuer de périlleuses acrobaties et autres arabesques aériennes. Certes, on pourrait trouver à redire sur certains détails (les pizz, pas très sonores), mais on salue l'élégante construction d'ensemble, tenant à bonne distance ronronnement emphatique et pathos larmoyant, et qui fait ressortir la mécanique délicate de ces harmonies chatoyantes sonnant avec la régularité et la rythmique d'une boîte à musique. Ce qui rend d'autant plus surprenant le retour du thème du fatum ; Slatkin s'y fait le chantre du bruit et de la fureur. La boîte à musique est fracassée au sol, et la violence du geste est encore de la musique. 
  
On quitte la salle plein d'admiration pour Leonard Slatkin, lui qui sait mieux que tant d'autres, par sa battue efficace, susciter la beauté plutôt que sa propre grandeur. Un chef au diapason de chacun de ses musiciens. Il semble tout naturel, dès lors, que Slatkin cesse parfois totalement de diriger, et remette entre les mains des musiciens le destin de l'œuvre, ce fatum qui anime toute la symphonie. Ses musiciens le connaissent trop bien pour lui en vouloir ; et il leur a déjà tant donné !

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