À qui peut-on demander de remplacer un Daniil Trifonov, pianiste de vingt-cinq ans, vainqueur des concours Rubinstein de Tel Aviv et Tchaikovsky de Moscou, troisième à Varsovie ? Bien évidemment par le vainqueur du concours Chopin de Varsovie, troisième à Moscou, puis à Tel Aviv, âgé de vingt-et-un ans seulement… Voilà ce que s’est dit L'Auditorium de Lyon, en invitant pour la première fois le jeune Coréen Seong-Jin Cho, prêt sans sourciller à suppléer son double souffrant tout en restant fidèle au programme prévu : le Concerto pour piano n° 3 de Rachmaninov, défi de technique et d’interprétation. Et ce sera une entrée triomphale dans la capitale des Gaules.

Seong-Jin Cho © Fryderyk Chopin Institute - Bartek Sadowski
Seong-Jin Cho
© Fryderyk Chopin Institute - Bartek Sadowski

Pièce d’ouverture, The Rise of Exotic Computing, composé pour ensemble et électronique par Mason Bates en 2013, est créé la même année par son commanditaire, le Pittsburgh Symphony Orchestra. L’effectif symphonique élève dès le début l’auditeur vers la musique des sphères, produite par des violons suraigus. Rapidement, le synthétiseur installe une rythmique discrète mais pas moins lancinante, au-dessus de laquelle se dégage un motif que se passent de main en main les pupitres. Associées à ce fait structurant, les ambiances installées sont nombreuses et changeantes : des ondes perçues sous l’eau laissent la place à une harpe aux élans asiatiques, un piano évoluant en musique répétitive. Les décalages qu’on perçoit au début se révèlent intentionnels et l’oreille y identifie des rythmiques inhabituelles, micro-syncopées. La baguette rassurante de Leonard Slatkin nous mène d’écho en écho, d’effet d’éloignement en rapprochement.

Les castagnettes nous enlèvent par la suite dans la péninsule ibérique vue par Debussy. L’univers très coloré d’Iberia (extrait des Images pour orchestre) donne la latitude aux solistes du hautbois, du cor anglais (quel régal !), de la clarinette ou de l’alto pour l’expression de leur lyrisme. On n’a pas besoin de savoir que le deuxième mouvement de cette fresque symphonique est situé dans une nuit mystérieuse : les sonorités invitent explicitement à une flânerie nocturne menant à travers d’obscures ruelles, en passant devant l’arène, jusqu’à ce que sonnent les matines et que le « Matin d’un jour de fête » achève l’extrait dans un finale somptueux.

Seong-Jin Cho arrive sur scène : dans sa démarche, décontractée et sportive, se décèle un air juvénile auquel on a dû mal à prêter, a priori, la maturité nécessaire pour bien exécuter et interpréter Rachmaninov ; on le verrait plutôt faire du skate devant l’Auditorium dans un sweat à capuche. Mais ce n’est pas la première fois que les apparences sont trompeuses.

Sous ses doigts, l’Allegro ma non troppo du Troisième Concerto de Rachmaninov est un discours doté d’une extrême autorité et d’une rare finesse. Incroyables, ces nuances dynamiques déployées à l’intérieur d’un phrasé ! Le thème émerge en douceur, se développe avec un léger rubato et incite altos et cors à suivre le soliste dans sa lecture. Sa posture est révélatrice de la nature protéiforme du jeu : ici, il se tient presque à distance du clavier, le touchant comme un chat la pelote de laine, ou l’enfant la plaque chaude du four : fasciné, mais intrigué. Là, il paraît rentrer dans l’instrument de tout son corps, dans ce solo d’une extrême tendresse. Les passages de relais sont tout à fait à la hauteur, l’attention du chef et des pupitres est à son comble. Quand le jeu s’anime, les flûtes échappent de justesse à cet océan dont les vagues se ferment au-dessus de leurs têtes. La prise de risque qu’implique cette énergie de soliste est certaine (à la main gauche surtout), mais l’effet est plus que probant. Et quand le thème réapparaît, les touches sont mues avec la délicatesse d’un pinceau, une flûte se pose délicatement sur le ruissellement des accords. Un nouveau lyrisme éclot, plus confiant qu’au début.

Dans le tableau brossé dans le deuxième mouvement (Intermezzo : Adagio – Attaca subito) après une longue et chaude exposition d’orchestre – quel épanouissement des cordes ! –, l’élève de Michel Béroff s’allie la généreuse complicité des altos, tandis que les vents entonnent leur choral. Mais c’est le Finale : Alla breve qui met une véritable claque au public. Des pieds d’éléphant se baladent soudainement sur les touches, un cirque peuple la scène, le son du tutti s’élargit, la flûte solo y oppose un contrepoint lyrique.

Je n’ai toujours pas saisi rationnellement ce qui s’est passé à l’extrême fin, mais c’est l’un de ces moments qui marquent votre mémoire auditive pour toujours. Une extase collective s’est emparée du plateau, induite par la complicité entre Seong-Jin Cho et Leonard Slatkin. La montée en puissance finale, en parfaite synchronisation, touche non seulement les musiciens, mais contamine complètement la salle. J’en ai encore le frisson pendant au moins 20 secondes ; nous avons tous le sentiment d’avoir assisté à quelque chose d’immensément grand, qui ne reviendra pas de sitôt.

Le pianiste s’en remet plus facilement que le public. Le panache est loin d’avoir disparu de ses mains dans le bis, la Polonaise Héroïque de Chopin, puissante et précise. Il y a un je-ne-sais-quoi de démoniaque dans cette phrase très éphémèrement lyrique, mais presque aussitôt revient la fraîcheur énergique de Seong-Jin Cho, aussi engageante qu’ingénue. Jeunesse décomplexée, tu nous épates.