Cinq minutes de grâce. En épilogue d’un gigantesque récital Schubert au Théâtre des Champs-Élysées, le dernier bis d’Elisabeth Leonskaja valait à lui seul le déplacement. La dernière grande dame du piano soviétique, en longue robe noire, au maintien d’impératrice, a esquissé une moue dubitative, semblant hésiter à jouer, haussant les épaules face au clavier… avant de les relâcher en soupirant, se lançant dans un Impromptu, D.899 n° 3 d’anthologie. Tout y était : un piano symphonique aux reflets de cors et de cordes, la fluidité d’un phrasé tendu d’un bout à l’autre de l’ouvrage, la juste définition du legato et des articulations, les inflexions spontanées du chant.

Elisabeth Leonskaja © Julia Wesely
Elisabeth Leonskaja
© Julia Wesely

Avant cela, ces ingrédients formidables avaient tous été perçus mais rarement assemblés. Dans la Sonate D. 459, Leonskaja rentre dans le clavier avec une détermination de tous les instants. La ligne mélodique suit un sillon profond, qui traverse les entrailles de la partition, mais le détaché fait montre d’une tension qui se transforme bientôt en déséquilibre : dans les accords soudains, plaqués avec la véhémence qui convient, les voix ressortent de manière disparate. Capitale chez Schubert, la clarté de l’écriture chorale s’en trouve aussitôt altérée. Si Leonskaja suscite cependant l’adhésion – voire la fascination – de son auditoire, c’est que son souffle voyageur emporte tout sur son passage. Des défauts d’articulation brouillent la définition des voix secondaires ? Ils sont aussitôt balayés : la voix principale, chantée avec l’expressivité des meilleurs Liedsänger, accroche l’oreille pour ne plus la lâcher, dans un flux musical au tempo spontané, au caractère quasi improvisé.

Ce piano libre fait merveille dans la Wanderer-Fantaisie, rendue avec un panache certain et des silences habités, mais il a également ses désavantages : malgré sa sonorité bien ancrée dans la pédale, le lourd vaisseau pianistique de Leonskaja se retrouve à tanguer sur un tempo instable. Or le Wanderer de Schubert, malgré les apparences, procède d’une errance toute calculée… Sous les doigts de la pianiste, le retour du thème principal, plus pompeux qu’héroïque, s’opère par des réajustements hésitants. L’« Adagio » central paraît scotché sur une mer d’huile et la fugue finale subit de tout son poids quelques embardées dangereuses. Cette fois-ci, c’est l’orchestration qui transcende la pièce : si Leonskaja peut se permettre de figer son « Adagio » ou de clouer sa fugue, c’est que ses graves ont la profondeur d’un glas obscur, auquel s’opposent des aigus scintillants quand surviennent les ornements virtuoses. Le statisme du jeu permet de laisser résonner la riche palette sonore du Steinway et de sculpter un timbre complexe, passionnant dans ses teintes modernistes.

Avant d’attaquer la monumentale Sonate D. 960, Leonskaja fait d’ailleurs un détour par Anton Webern et ses Variations, opus 27. Elle avait déjà bifurqué vers la Seconde école de Vienne en première partie, insérant en son centre les Six petites pièces, opus 19 de Schönberg. Ces escales imprévues s’avèrent d’heureuses surprises. Chez Webern comme chez Schönberg, on trouve un mélange de lyrisme tortueux et de multiplicité du timbre qui rappelle le travail de la pianiste dans Schubert. Les voix sont cette fois-ci éclatées sur le clavier, l’écriture convoque une palette de sonorités beaucoup plus variées et ce n’est pas pour déplaire à l’artiste : Leonskaja trouve mille et une manières d’aborder les touches pour illuminer une partition délestée des constants traits de virtuosité schubertiens.

Arrive la Sonate D. 960. L’endurance de la pianiste est remarquable : son jeu évacue progressivement la tension remarquée en première partie. De plus en plus habitée par l’œuvre qu’elle s’approprie à pleines mains, Leonskaja gronde entre ses dents et dessine sans interruption un paysage schubertien à la Turner, la pédale venant brouiller les couleurs pour mieux unifier la toile : dans le premier mouvement, le choral sourd semble ainsi émerger du brouillard. Plus loin, la mélodie infinie de l’« Andante sostenuto » trace des volutes crépusculaires. Changement radical avec le scherzo, qui lance la deuxième partie du diptyque : le caractère de danse espiègle apparaît dans un élégant détaché perlé que l’on retrouvera dans le refrain du finale. Dans ce marathon schubertien, Leonskaja doit cependant gérer son effort et c’est compréhensible : le tempo du scherzo s’assagit bien vite, tandis que les couplets martiaux du dernier mouvement, hérissés de notes indisciplinées, montreront des signes de fatigue dans leurs rythmes pointés. Difficile de ne pas être admiratif toutefois devant une telle performance : sans avoir un seul instant lâché sa vision de l’œuvre, après avoir maintenu un suspense insoutenable dans les ultimes péripéties de la partition, Leonskaja met un point d’honneur à achever son périple dantesque dans un tempo endiablé. Et le Théâtre des Champs-Élysées, qui jusqu’alors retenait son souffle, de faire éclater son enthousiasme.

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