En montant sur le podium pour la deuxième représentation des Contes d'Hoffmann, le Directeur Général de l'Opéra National de Bordeaux Marc Minkowski s'adresse au public pour l'avertir que la basse Jérôme Varnier « ne va pas très fort, mais ça devrait aller », puis indiquer que la soirée de première, deux jours plus tôt, a subi « quelques dysfonctionnements ». Il n'y aura apparemment aucun problème de ce type cette fois-ci ; si la mise en scène plutôt classique de Vincent Huguet démarre sur une bande enregistrée de Don Giovanni, c'est délibéré !

<i>Les Contes d'Hoffmann</i> à l'Opéra de Bordeaux © E. Bouloumié
Les Contes d'Hoffmann à l'Opéra de Bordeaux
© E. Bouloumié

Sur le plateau, des marches menant à une double porte surmontée d'un chapiteau et encadrée de deux statues seront complétées plus tard par deux autres volées d'escalier positionnées de part et d'autre de cet élément central, reconstituant ainsi l'escalier monumental qu'on peut admirer dans le hall de l'Opéra de Bordeaux. Il s'agit donc plus que jamais de théâtre dans le théâtre, les choristes sur scène se présentant dans des tenues de pompiers, techniciens, musiciens... ou choristes, partitions en mains. Les éléments de décor seront par la suite poussés et réorientés pour composer des géométries variées mais on reste globalement dans une atmosphère extérieure, la réception chez Spalanzani qui montre son Olympia tirant plutôt vers la garden-party.

Un voile noir occulte le fond de décor dans l'acte d'Antonia, ce qui permet la projection d'extraits d'un vieux film en noir et blanc (L'Inhumaine de Marcel L'Herbier, 1923) où une diva met le public en délire, avant que la mère d'Antonia ne traverse ce tulle pour venir sur le devant de la scène. Quelques images d'une eau qui frémit en surface tenteront par ailleurs d'évoquer Venise, mais la Sérénissime sera finalement davantage dans l'imagination des spectateurs que sur le plateau.

Jessica Pratt (Olympia) © E. Bouloumié
Jessica Pratt (Olympia)
© E. Bouloumié

Honneur aux dames pour la partie vocale, avec Jessica Pratt qui enchaîne les quatre rôles féminins, incluant Stella. Forte de sa fréquentation assidue et virtuose du répertoire belcanto, la soprano australienne était attendue en priorité dans le rôle d'Olympia. La prestation est certes impressionnante mais ne touche cependant pas à l'extraordinaire. Il faut dire que le metteur en scène ne traite absolument pas le personnage comme une poupée mais une cantatrice exécutant son tour de chant pendant un concours – avec les deux autres candidates Norma et Violetta qui défilent en préliminaire. Quand « l'automate » tombe en panne, la chanteuse boit une gorgée d'eau, puis elle savoure ses M&M's après l'effort... et range le sachet en plastique vide dans son bustier après avoir avalé sa dernière friandise.

Mais l'acte d'Antonia montre Jessica Pratt à son meilleur, faisant entendre un chant de très grande ampleur, engagé et émouvant, dans une très belle qualité de diction. La tessiture plus grave de Giulietta ne la met pas non plus en difficulté, surtout dans la version retenue qui inclut l'air particulièrement fleuri et aigu « L'amour lui dit : la belle ». À ses côtés, la mezzo Aude Extrémo, voix somptueuse et timbre capiteux, enchaîne avec bonheur les rôles de la Muse, Nicklausse et la mère d'Antonia.

<i>Les Contes d'Hoffmann</i> à l'Opéra de Bordeaux © E. Bouloumié
Les Contes d'Hoffmann à l'Opéra de Bordeaux
© E. Bouloumié

Côté masculin, le ténor Adam Smith distribué en Hoffmann est une très heureuse découverte : la prononciation est appliquée, le grave et le médium fort bien exprimés, les aigus vaillants. Il dégage davantage de crédibilité en amoureux fougueux (pendant la majeure partie de l'opéra) qu'en poète torturé, sa chanson de Kleinzach étant plutôt survitaminée. Le jeune Britannique est également un violoniste distingué, qui accompagne sur scène l'air « Vois sous l'archet frémissant » de Nicklausse.

Nicolas Cavallier défend les quatre méchants depuis de nombreuses années ; son incarnation amène toujours un fort impact, d'une projection vocale puissante et dans un vibrato maîtrisé. Il est à noter que pendant l'acte de Venise, le choix s'est porté sur l'air de Dapertutto « Répands dans l'air tes feux diamant » au détriment de « Scintille diamant », et qu'on n'entend pas non plus le septuor « Hélas, mon cœur s'égare encore ». Dans son incarnation des quatre valets, Marc Mauillon est aussi très bien chantant et amusant, en particulier dans le grand air de Frantz ; Jérôme Varnier (Luther, Crespel) déroule son grave abyssal sans faiblesse apparente et Christophe Mortagne compose un impayable Spalanzani, vrai savant fou et inquiétant.

Grand défenseur d'Offenbach, Marc Minkowski fait avancer constamment le discours musical, ménageant de forts contrastes entre moments de poésie et passages au relief plus dramatique, l'acte d'Antonia formant, comme souvent, le climax de la soirée. L'orchestre et le chœur de la maison se montrent à la hauteur, suivant les intentions de nuances et de dynamiques indiquées par le chef. L'air final « Des cendres de ton cœur » est entonné par La Muse, repris par les protagonistes puis les choristes, pour terminer en apothéose.


Le voyage de François a été pris en charge par l'Opéra de Bordeaux.

****1