Lors du deuxième concert du Festival Musique française 2017, l’Auditorium replonge dans la thématique aquatique par laquelle il a commencé sa saison, avec Le Corsaire de Bizet, les vagues du Concerto pour piano et orchestre en sol majeur de Ravel, enfin les « Enchantements sur la mer » issus de la Tragédie de Salomé (version de 1910), œuvre submergée immédiatement après sa création par des rivaux contemporains puissants et par une critique qui semble l’avoir coulée dans les règles. Le pianiste Nicolas Angelich et le maestro Lionel Bringuier assurent à ce programme une belle traversée.

Lionel Bringuier © Paolo Dutto
Lionel Bringuier
© Paolo Dutto

Ouverture d’opéra restée sans suite, le Corsaire de Bizet sur un poème de Lord Byron est interprété avec fougue par Lionel Bringuier, qui dynamise l’ONL et lui fait exécuter la partition avec une force de décision particulière. Précis et triomphal se présente le pirate de la Méditerranée. On doit la programmation de l’œuvre pittoresque et vive à son premier titre – La Tour de Nice : par elle, on fait expressément un clin d’œil à la ville de naissance du chef d’orchestre. Virant lof pour lof en arrivant, à forte dose de canons, il y a nécessairement des dégâts : le premier violon, avouant sa défaite temporaire, exhibe un archet complètement déchiré, vite remplacé pour que la bataille puisse suivre son cours.

En la matière, Nicolas Angelich est un partenaire (et non un adversaire) de renom. Allegramente, l’œuvre débute par un coup de fouet à partir duquel les notes du piano s’écoulent de façon très directe, avec des sonorités très claires. La harpe, en ses montées et descentes, tisse un filet féerique, avant que, dans les cuivres, le jazz ne fasse son incursion. Étrange valse que cet Adagio assaï qui suit, et dans lequel les discordances harmoniques entre orchestre et soliste créent un fort contraste avec la lenteur rassurante du tempo et la régularité rythmique. Des tendresses émanent de la flûte et tout d’un coup, on ne sait plus qui est le soliste : c’est Nicolas Angelich, toujours extrêmement à l’écoute de ses complices musiciens, qui étale un tapis de notes d’une séduisante mollesse au cor anglais. Le très court Presto fait encore alterner la gauche et la droite dans un sprint qui ne manque pas d’esthétique et qui aboutit à une accolade enthousiaste avec le chef : elle en dit long sur la chaleur qui, en plus de la qualité, est contenue dans cette belle collaboration.

Connaît-on bien aujourd’hui l’œuvre de Florent Schmitt ? Non, sans doute, bien que l’ancien directeur du Conservatoire de Lyon (1921-1924) nommé par Édouard Herriot, élève de Fauré et de Massenet, ait de quoi intéresser les scènes et les mélomanes locaux – s’il n’y avait aussi des choses qui ternissent ce monument de la musique française : notamment ses prises de paroles sympathisant avec le nazisme, dans les années 30 et 40. En remettant à l’honneur La Tragédie de Salomé, Lionel Bringuier ne risque rien d’indécent : cette œuvre (dans sa seconde version, symphonique, de 1910), précède de loin ces égarements ultérieurs, et mérite absolument qu’on tende l’oreille. Le mythe de la danseuse manipulée par sa mère pour devenir la meurtrière de saint Jean-Baptiste se décline en cinq tableaux (en deux parties), musicalement peints sur un drame muet de Robert d’Hermières et destinés à la danseuse américaine Loïe Fuller : ses chorégraphies voilées ravirent le début du XXe siècle. Le parallèle avec Stravinsky s’impose ; de fait, il est le dédicataire de cette version de 1910, et l’un de ses premiers admirateurs, mais il apparaît tout aussi clair que Florent Schmitt se montre plus intéressé par les harmonies et les mélodies que le Russe, quant à lui fasciné par le rythme. Les couleurs mélancoliques du « Prélude », grâce au cor anglais, communiquent avec Ravel, et la « Danse des perles » fait se lever et tourner de fins volants de robe. La harpe, étincelante, émerge dans les « Enchantements sur la mer » des profondeurs englouties du contrebasson ; les paillettes de la danseuse brillent de toutes les couleurs des violons. Hautbois et harpe entraînent les cordes vers le large, où une tempête maritime se déchaîne, d’abord dans la « Danse des éclairs », puis la « Danse de l’effroi », lorsque le meurtre du prophète est exposé au grand jour.

Ce soir, l’Auditorium a entendu une très belle cohérence de musiques françaises tantôt figuratives, tantôt évocatrices. Avis aux auditeurs de France Musique, qui pourront réentendre ce concert le 19 mars prochain à 20 h.

 

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