Noir. Les portes coulissantes de l’Amphi de l’Opéra se ferment derrière les gradins disposés en rond, laissant les auditeurs dans l’expectative autour de la scène comme autour d’un feu de camp ou d’un autel : la « Voie de la Beauté » sera célébrée ce soir dans un concert décentralisé du Festival d’Ambronay. Il associe génialement les monodies de Hildegard von Bingen avec les créations ultra-contemporaines de Michael Ellison et de Thierry Pécou, venus personnellement diriger l’interprétation assurée par l’Ensemble Variances et deux chanteuses-déclamatrices d’exception, Katarina Livljanic et Noa Frenkel.

© Bertrand Pichene
© Bertrand Pichene

La voix intense de Katarina Livljanic, spécialiste en théorie et pratique du plain-chant médiéval, actualise le mysticisme musical avec une telle expressivité que l’esprit consolateur d’O ignis Spiritus Paracliti, la générosité du Caritas abundat in omnia et la prière O magne Pater en deviennent des touchantes réalités acoustiques et apaisent l’esprit : c’est un baume et un sas, posé entre la turbulente réalité extérieure et l’espace musical intérieur créé ce soir. Le chant de la mystique rhénane ayant atteint désormais une célébrité certaine non seulement parmi les médiévistes, on s’étonne de lire encore sur des programmes (ou des CDs) son seul complément de nom « von Bingen », qui n’est pourtant pas un patronyme… Hildegard, voilà qui est adéquat pour abréger, qui suffit aussi pour faire éclore un riche imaginaire, auquel la soliste donne voix et corps.

Les visions mystiques ne tarissent pas ce soir : la Vision of Black Elk pour contralto et ensemble de Michael Ellison, commande de Radio France en 2015 en cinq parties, sera le premier contact avec l’univers navajo. La rythmicité caractérise le premier mouvement, dans lequel l’ensemble cherche encore un équilibre : par moments, le chant peut être trop couvert par les instruments. Et c’est bien dommage : Noa Frenkel a l’une de ces voix lourdes de contre-alto qui vont si bien à la musique populaire, tout en possédant une technicité exquise, un vibrato non exubérant mais intense. Les micro-intervalles que la partition lui demande paraissent instinctifs, et très rapidement l’Ensemble Variance et la soliste installent une chaleureuse expressivité. La distribution prévoit exclusivement des instruments graves, qui exploitent tout leur potentiel sonore : le saxophone alto joue les clapets au souffle seul, sans vibration des anches, des notes boisées se dégagent de la flûte alto. Contrebasse et violoncelle chantent, frottent les cordes, les frappent col legno. La clarinette-basse a le hoquet ou crie. Par moments, on retrouve des passages rappelant le plain-chant sur un bourdon de cordes. Le quatrième partie est décidément lyrique et de toute beauté : la voix envoûtante s’adjoint une flûte cajoleuse, et les gammes montantes en lentes croches font penser aux modes médiévaux : serait-ce du mixolydien ? du dorien ?

Femme changeante : Cantate des Quatre Montagnes pour deux contraltos et ensemble instrumental de Thierry Pécou, autre œuvre cosmique, nécessite une changement de plateau : les musiciens sont installés aux quatre points cardinaux de la salle, correspondant aux quatre hauteurs sacrées des Navajos. Dialoguent ici Premier homme et Première femme, l’entrée des artistes se fait logiquement par paires. Derrière la scène, un énorme paysage du Grand Ouest américain, les canyons, plateaux arides, en projection saccadée, qui accompagne le tactus incessant des percussions et instruments à vent. Les deux voix de femmes déclament, chantent, hululent à l’indienne, chuchotent, crient, invoquent, pleurent et rient : on est sous le charme d’une œuvre extrêmement forte, que les interprètes dirigés par le compositeur se sont totalement appropriée.

On entend des orages éclater, les loups hurler, les sources jaillir, le feux de camp crépiter autour des six citations savantes que le livret de Sylvie Blasco a réunies, issues de récits mythologiques et de chants des Indiens navajos. Des bulles oniriques produites par le e-piano en mode célesta apaisent les chanteuses complètement habitées par cette spiritualité naturelle conjurée par l’Ensemble Variance. Et voilà que Femme changeante s’achève sur un motif folklorique, très lyrique, qui se répète et vous hante encore des heures après. Les percussions sont dans toutes les mains maintenant, y compris dans celle du chef, en légers décalages programmés, en decrescendo, comme si on s’éloignait lentement du feu, qu’on se réveillait doucement de cette transe chamanique.

La beauté : protéiforme jusqu’à l’inquiétude, mais source d’unisson spirituel.