Après 4h30 entre les murs de l’Opéra Berlioz de Montpellier, les spectateurs montpelliérains ont réservé un accueil enthousiaste aux protagonistes de la première production lyrique de la saison de l’OONM. Au programme : Lohengrin de Richard Wagner. Partition phare du romantisme allemand, créée à Weimar en 1850, les thématiques de Lohengrin demeurent encore aujourd’hui d'une actualité criante : incommunicabilité des êtres, incompatibilité du profane et du sacré, lutte pour une foi (celle du Graal face aux dieux païens) ou encore le grand mystère de l’identité et la question de la confiance en l’autre. Dans un opéra où les significations et interprétations sont aussi multiples que personnelles, on ne se plaindra pas que l’Opéra de Montpellier ait fait le choix d’une version de concert. Mieux, les interprètes sont apparus véritablement détachés de leurs partitions et complètement engagés dans la caractérisation dramatique de leurs personnages respectifs. Les spectateurs n’ont donc rien perdu du drame de Lohengrin et d’Elsa et se sont retrouvés à la sortie le cœur serré par l’émotion et la force d’une si grande musique.

Katherine Broderick © Paul Foster Williams
Katherine Broderick
© Paul Foster Williams
Il aura suffi à Norbert Ernst (Lohengrin) et Katherine Broderick (Elsa) d’ouvrir la bouche pour nous enchaîner à notre fauteuil. Le duo d’une homogénéité confondante a offert une scène du troisième acte « Das süsse Lied verhallt » d’une subtilité, d’une sensualité et d’un raffinement à marquer d’une pierre blanche. Il faut dire qu’individuellement chaque chanteur bénéficie d’indéniables qualités. Norbert Ernst a pour lui un timbre d’une incroyable beauté : voix de velours et de miel à la couleur chaude et solaire. Le chanteur, d’origine autrichienne, propose surtout un Lohengrin d’une immense noblesse le plaçant incontestablement au dessus des mortels. Le chanteur offre une leçon de chant wagnérien. Le texte est incroyablement précis et d’une expressivité confondante. Chaque mot, chaque intention, chaque émotion est réfléchie avec une grande intelligence et un raffinement bienvenus. Variant le ton en fonction des situations et usant d’un grand panel de nuances, le chanteur se montre à la fois autoritaire et tendre ; capable d’enchaîner les grandes étapes du rôle. Les adieux de Lohengrin et le célèbre « Mein lieber Schwan » lancé pianissimo ont définitivement parachevé l’enchantement. Sa compagne à la scène est quant à elle une véritable révélation. Si jeune et déjà capable d’assumer avec talent la grande difficulté du rôle d’Elsa. Évacuons quelques réserves tenant aux graves pas toujours audibles et aux aigus qui pourront gagner en rondeur, l’essentiel est ailleurs. Ici aussi l’extrême raffinement est au rendez-vous : nuances d’une richesse infinie, expression du moindre mot, souffle infini et grande délicatesse sont à relever. Son rêve au I « Einsam in trüben Tagen » est tout empreint de rêverie et de délicatesse. Au II « Euch Lüften » où Elsa entonne une sorte d’ode à la nature est d’un grand lyrisme soutenu par une ligne de chant parfaitement conduite. Enfin, lors de la confrontation avec Ortrud au II, elle fait merveille avec son timbre angélique contrastant justement avec la maléfique Ortrud de Katrin Kapplusch. Cette dernière séduit également par sa présence électrique et une incarnation très investie théâtralement. Quelques aigus sont timidement lancés mais ses grandes scènes convainquent. Au II l’invocation aux dieux païens « Entweihte Götter » s’avère particulièrement théâtrale du fait d’une superbe implication dans le texte. Surtout, toujours au II, dans le duo avec Telramund elle joue à merveille la tentatrice face à son époux à la scène chanté par Gerd Grochowski. Après un premier acte très soigné mais marqué par des aigus parfois rétrécis, ce dernier est superbe au II notamment lors du passage « Du fürchterliches Weib ». Les paroles « Mein’ Ehr’ ist hin » (mon honneur est brisé) marquent particulièrement par le déchirement et la force avec laquelle elles sont lancées. Seuls le roi de Levente Páll et le Heerufer d’Alexandre Duhamel peinent à convaincre totalement. Les chœurs de l’Opéra de Montpellier renforcés par ceux d’Angers Nantes Opéra sont particulièrement remarquables : grande homogénéité, puissance et investissement exemplaires. Les scènes du II menant Elsa au mariage resteront dans les esprits.

Enfin, l’Orchestre National de Montpellier nous montre qu’il est capable d’offrir à ses spectateurs de grands moments de musique. Après une premier acte un brin perfectible (notamment le prélude qui aurait pu gagner en homogénéité entre les cordes et les vents), les actes suivants sont superbes : grande cohérence des cordes, violons d’une incroyable délicatesse, cuivres tout à fait honorables sont à mentionner. La direction musicale de Michael Schønwandt est une totale satisfaction grâce à des tempi plutôt lents, une solennité et une gravité assumées. L’orchestre respire, le son semble suspendu et les chanteurs peuvent laisser libre cours à leur interprétation dans des conditions idéales.

Vingt-trois ans que Montpellier n’avait pas entendu Lohengrin. À la vue de la réussite de cette « résurrection », espérons que le prochain Wagner présenté à l’Opéra Berlioz nécessitera moins d’attente. L’Opéra de Montpellier est en tout cas capable d’affronter le plus grand représentant du romantisme allemand et l’a prouvé avec brio cet après-midi.

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