Il est de ces personnes, rares et précieuses, qui ont su garder de leurs jeunes années l’enthousiasme, la gaîté et la fraîcheur, comme si le temps n’avait sur eux que l’effet d’un souffle délicat, trop insignifiant pour que les pétales de la jeunesse sous sa prise ne se fanent et s’envolent… Ludmila Berlinskaïa est de ces personnes-ci, fascinante dans sa manière d’éclairer avec la grâce et la candeur de l’enfant le magma scriabinien, magnétisante lorsqu’elle se met à faire tourner innocemment cette rengaine lancinante du grenier poussiéreux de Medtner, et équilibriste quand il s’agit de valser avec Ravel.

Ludmila Berlinskaia © Felix Broede
Ludmila Berlinskaia
© Felix Broede

Le Ravel de Berlinskaïa est un Ravel spontané, nourri par un élan imprévisible qui lui fait prendre des risques et l’amène parfois à un équilibre précaire, mais voulu tel. La première des Valses Nobles et Sentimentales n’est pas exempte d’une certaine nervosité, qui s’atténue dans la suivante sous un voile de mystères qui montre une finesse d’écoute remarquable de la part de la pianiste. Les tempi sont rapides, et toujours mouvants. Essayez de danser sous les doigts de Berlinskaïa, on ne danse pas sur ces valses, mais on y joue. La Valse notée « Modéré » est une des plus réussies, on y croit voir des enfants jouer à cache-cache sur la pointe des pieds. Le troisième temps, timide, ose un regard à travers le trou de la serrure ; c’est mignon, craintif, hésitant, naïf, imprévisible. D’expression très libre et spontanée, l’« Assez animé » ondoie au gré des caprices de l’instinct, et le « Presque lent », joué légèrement trop véloce pour du presque lent, fluctue constamment. La position instable de l’équilibriste est un parti pris de la pianiste, qui, si l’on peut regretter qu’il soit systématique, n’en n’est pas moins passionnant. La valse suivante, jouée avec beaucoup de fluidité, manque de clarté dans certains passages. Le cycle se finit comme un songe, l’enfant est déjà endormi, des fragments des valses précédentes ressurgissent dans ses rêves.

La rêverie se tourne maintenant vers le passé, et la roue cyclique du temps nous ramène à  l’enfance, tandis qu’une douce nostalgie engourdit nos membres. Cette mélodie hypnotisante, puisse-t-elle être ressassée encore et encore et encore, jusqu’à épuiser le souvenir… Mais le souvenir n’est qu’une chimère, il faudra ouvrir les yeux, à moins que… Ludmila Berlinskaïa réussit à donner sens à la musique de Medtner, musique pourtant complexe à cerner et à apprécier, en raison de son écriture laborieuse, qui ne se camoufle pas. L’équilibre sonore est dosé avec intelligence, la pianiste fouille et s’approprie cette musique de manière remarquable, soignant les phrasés et dosant le rubato de manière à toujours rendre le propos intéressant.

Ludmila Berlinskaïa dans Scriabine…  Joyau ! Moment de pure merveille ! Ou quand les forces mystérieuses noyées dans les obscures profondeurs de l’esprit créateur se confondent avec cet élan spontané, et par-là comme juvénile, de la pianiste russe, dans une fusion totale et réciproque entre l’interprète et le compositeur. Ces mystérieuses forces ne seraient-elles donc pas l’intuition originelle même ? Chez Ludmila Berlinskaïa, cette musique devient une dialectique d’élans, tout est mouvement pur, si bien que l’on en vient à oublier la matérialité de l’acte pianistique. La musique est exaltée, sans que cette exaltation ne vienne desservir la clarté du discours, écueil si fréquent chez Scriabine. Tout est remarquablement dosé et maîtrisé, avec une palette dynamique impressionnante, couvrant le lyrisme de la Sonate n°2 jusqu’à l’embrasement final de Vers la flamme, en passant par la tendresse des préludes de l’opus 11 et les étincelles glauques de la Sonate n° 9. La Sonate n° 4, en dépit de quelques accrocs bien pardonnables, atteint des sommets rarement égalés. Musique métaphysique que l’Andante, quand son Prestissimo volando est prodigieux de furtivité. Voici assurément une très grande musicienne, interprète merveilleuse de la musique de son compatriote russe.

Ces moments de grâce n’auraient pas eu lieu sans Marie-Laure, qui rayonnait elle-aussi sa joie et sa générosité, et dont la jeunesse et le sourire continuent de survivre au temps, grâce à l’association « Les amis de Marie-Laure », organisatrice de ce concert donné en son hommage.