Du 24 octobre au 3 novembre, l'Orchestre National de France et son directeur musical Emmanuel Krivine partent en tournée dans six villes de Chine. Ils donneront sept concerts, proposeront cinq programmes différents et emporteront deux solistes dans leurs bagages : le flûtiste Emmanuel Pahud et le pianiste Nikolaï Lugansky. Et justement ce soir et demain 18 octobre, le pianiste moscovite est au programme, à Paris. Tous les billets ont été vendus : ne reste plus aux amateurs qu'à écouter le direct du 18 octobre sur France Musique ou à le voir et l'écouter en streaming sur le site de Radio France plus tard.

Nikolaï Lugansky © Jean-Baptiste Millot
Nikolaï Lugansky
© Jean-Baptiste Millot

L'Auditorium de Radio France est complet jusqu'au dernier étage. Ce qui n'est pas mauvais pour l'acoustique de cette salle qui a tendance à la saturation et dont la brillance gagne à être un peu calmée. Luc Héry, le premier violon entre en scène, bientôt suivi par Emmanuel Krivine. Le directeur musical du National veut-il rendre un discret hommage au père fondateur Désiré-Emile Inghelbrecht ? Toujours est-il qu'il a choisi le « Prélude » de La Kovantchina de Modeste Moussorgski dont la musique coule dans les veines du National depuis qu'« Inghel » la donnait souvent – et d'une façon admirable en grand debussyste qu'il était.

Le National est en grande forme et Krivine pas moins qui modèle les phrases en artisan amoureux de la nuance infinitésimale, de la gradation savante de la dynamique et des articulations. Certes d'une loge latérale, on perd la spatialisation de l'orchestration, et le champ sonore est plus étroit que large, mais le cerveau corrige ce problème... commun à de nombreuses salles de concerts, depuis qu'on a eu l'idée de plus ou moins prendre pour modèle celle de la Philharmonie de Berlin. Mais c'est sensible sur les bords de la Seine, car l'Auditorium est beaucoup plus étroit, semblable à un tube. Le temps de s'adapter à cette aberration acoustique et l'on entre de plein pied dans l'évocation sonore de ce « Matin sur la Moskova » joué avec la précision et la ferveur attendues. Magnifique.

Vient Nikolaï Lugansky. Le pianiste dont Evgeny Svetlanov dira qu'il était « le prince que le piano russe attendait » à un producteur de France Musique qui lui demandait, voici 20 ans, ce qu'il pensait de l'après Gilels et Richter. Ce soir il va jouer, comme pendant la tournée chinoise, le Deuxième Concerto pour piano de Rachmaninov, le plus difficile des quatre sur le plan de la mise en place du piano et de l'orchestre. Dès les premiers accords, on est admiratif, bien que l'on soit un peu gêné par le fa grave du piano pas très bien accordé : la sonorité royale, sans métal, pleine, dense, rayonnante du pianiste se déploie sans entraves. Et dès qu'il chante à découvert, on admire la plasticité de ses phrasés, la précision de son jeu qui se refuse aux épanchements sentimentaux comme à l'esbroufe. Et quand Lugansky doit prendre les commandes, comme dans le climax du premier mouvement ou dans le finale, sa virtuosité fulgurante, sa maîtrise, son élégance suprême le hissent au niveau même du compositeur qui a laissé deux enregistrements de son concerto. Le National joue avec sûreté, mieux avec implication, les cuivres se couvrent même de gloire.... mais Krivine a tendance à ralentir quand il faudrait, tout au contraire, ne jamais céder à ce penchant – hélas ! fréquent chez les interprètes de Rachmaninov. Or, on sait comment le compositeur russe jouait et dirigeait : vivement. Lugansky tient bon au prix de quelques petits défauts de synchronisation avec l'orchestre que la tournée chinoise règlera – et le seront d'ailleurs peut-être dès ce jeudi soir. En bis, la Berceuse de Tchaïkovski-Rachmaninov ouvre les portes du rêve : le jeu de Lugansky y est une d'une élasticité, d'une sonorité profonde et fine, d'une perfection qui le situent au firmament des pianistes de notre temps.

En seconde partie, la Huitième Symphonie de Dvorak. J'aime la façon dont, l'air de rien, Krivine programme des tubes du répertoire que l'on connait tellement qu'on ne les écoute plus guère. Il y a quelques mois, Shéhérazade de Rimsky Korsakov, ce soir une symphonie mal aimée en raison de son caractère éclaté, plus épique que soumis au modèle de développement beethovénien et brahmsien, suite de danses et de replis rêveurs, nostalgiques qui restent optimistes même quand la mélancolie se fraie un chemin dans cette débauche orchestrale. Cette symphonie a la réputation d'être l'une des plus faciles à bien jouer du répertoire. Voire : si elle est très payante sur le plan instrumental en raison d'un rapport difficultés/effet produit favorable, elle l'est beaucoup moins sur le plan de l'interprétation. Si le chef se met à trop en faire, la vulgarité pointe son nez. Ce soir, on la frôle parfois, mais Krivine sait s'arrêter au bon moment pour ne pas se laisser avoir par la facilité d'une musique si riche en mélodies et en effets qu'avec les chutes on pourrait équiper de nombreux compositeurs moins heureux en ce domaine. En bis, la coda du finale annoncée par le chef : « Si dans la vie la nostalgie n'est pas utile, en musique... » Ce qui avait pu paraître un peu volontaire la première fois se pare tout d'un coup d'une grâce rêveuse qui libère la musique de toute entrave.

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