Une petite heure avant le récital qu'il va donner à l'Abbaye de Silvacane, Luiz Fernando Pérez repasse une partie du programme espagnol qu'il va bientôt offrir au public qui occupera le déambulatoire. Vide, ce lieu mi-clos, résonne encore bien davantage que quand les 380 sièges sont occupés. Le pianiste espagnol joue les passages de son programme qui sollicitent le plus l'acoustique du lieu pour tenter de la dompter. Et ce diable de pianiste réussit à s'en jouer.

© Christophe Gremiot
© Christophe Gremiot

Le public entre : nous sommes à la Roque-d'Anthéron, il est varié en âge, en allure, allant du chic faussement négligé à la décontraction assumée. Pérez, lui, a son nœud pap' et son costume noir. Il commence par les Scènes d'enfants de Federico Mompou, génial, radical compositeur catalan qui a longtemps vécu en France : la densité et la lumière scintillante du son que le pianiste tire du grand Steinway nous parvient renvoyée par les voutes avec une présence et un poids troublants. Cette musique raréfiée, aux harmonies somptueuses et libres, à l'expression directe, intime est de plus en plus jouée et enregistrée. Mais elle n'attire à elle que des magiciens du son, Michelangeli en fut un, comme Alicia de Larrocha ; Stephen Hough et Arcadi Volodos ont pris le relais pour en donner des lectures qui font honneur aux enregistrements historiques du compositeur. Péréz est chez lui dans l'exploration des moindres résonances du piano, dans les nuances infinitésimales. Il est un maître des couleurs.

Les cinq Danses espagnoles de Granados qui suivent sont d'une tout autre nature : le compositeur y déploie le grand jeu pianistique, une écriture fondée sur de grands à-plats de couleurs et de rythmes mêlés, une allure conquérante déterminée par une rythmique prétexte, car ces pièces, évidemment, ne se dansent pas. Quelle allure !, dans un jeu qui se déploie sans entraves, avec un sens épique qui emporte une adhésion sans partage. Changement d'atmosphère avec la suite pour piano tirée par Manuel de Falla de son Amour sorcier. L'harmonie est moins somptueuse, plus âpre, les climats sont plus tranchés et la virtuosité tout aussi exigeante, mais fondée sur la clarté des lignes. L'orchestre ? On y pense évidemment, mais on ne le regrette jamais que ce soit dans la « Danse de la terreur » ou dans « La Danse rituelle du feu » : Pérez dirige un orchestre imaginaire. Dans « Le Cercle magique » les sons semblent flotter dans l'air, sans poids. C'est admirable. Navarra d'Albéniz ? La pièce a été achevée par Déodat de Séverac. Elle sonne comme si elle était une réduction orchestrale... mais elle est en réalité une apothéose du piano ! Péréz y est d'une ampleur épique, d'une transparence contrapuntique incroyable dans cette acoustique. Quel exploit quand on considère l'écriture qui enchevêtre lignes et masses, rythmes et harmonie et exige du pianiste qu'il utilise la totalité du clavier de l'extrême grave à l'extrême aigu en un va et vient incessant des deux mains ! Le piano sonne, tonne, explose avec une force vitale qui provoquent l'enthousiasme du public.

Le pianiste revient pour un bis. Sa Cancion y Dansa n° 6 de Mompou vous tire les larmes dès qu'il joue le premier accord qui sonne comme l'écho des cloches que le tout petit Mompou aimait entendre résonner dans l'atelier de fondeur de sa famille. Ici, en ce lieu, cette musique détachée de toute idée de représentation de soi-même prend tout son sens. Mompou qu'il vient d'enregistrer pour Mirare et dont le disque s'arrache à la sortie du récital : mélomanes surpris d'avoir découvert un compositeur qui leur parle avec une candeur et une sincérité ennemie de toute démagogie. Le temps de Mompou est arrivé.

*****