La soirée d’hier était spéciale à plus d’un titre pour le directeur musical de l’Orchestre symphonique de Québec Fabien Gabel. Il s’agissait d’abord de son premier Sacre du printemps comme chef, un véritable Everest musical pour tout maestro et tout orchestre. Le concert était également l’occasion pour ce trompettiste de formation de se produire avec le Suédois Håkan Hardenberger, un des plus illustres représentants de cet instrument avec qui il partage une même filiation musicale en la personne du professeur Pierre Thibaud. Mais plus encore, diriger le lendemain du décès de son père, le respecté trompettiste Bernard Gabel, a assurément donné une signification toute particulière à l'événement. Enfin, la première réunion sur scène de l’Orchestre symphonique de Québec et des Violons du Roy, deux acteurs incontournables de la scène culturelle de la capitale québécoise, est également à marquer d’une pierre blanche.

Fabien Gabel © Gaëtan Bernard
Fabien Gabel
© Gaëtan Bernard

Le concert commençait dans les terres des Violons du Roy avec Les Élemens de Jean-Féry Rebel, dirigé par Mathieu Lussier, ancien chef associé de l’ensemble et dorénavant directeur artistique de l’ensemble montréalais Arion. Au point de vue stylistique, c’est à s’y méprendre : on a l’impression que les musiciens de l’OSQ, plus habitués à Brahms et Tchaïkovski qu’à la musique du XVIIIe siècle, ont fait cela toute leur vie. Le contrôle (pour ne pas dire l’absence) de vibrato, de même que le dosage exemplaire du poids donné à l’archet, confère aux cordes une sonorité idoine. Les vents ne sont pas en reste, leurs parties souvent très virtuoses (aux flûtes notamment) étant jouées avec assurance. En ce qui concerne l’interprétation, on a cependant senti Mathieu Lussier davantage en verve. La pulsation est nette mais le phrasé n’est pas assez alimenté, de sorte qu’un certain statisme s’installe rapidement. On aurait également préféré plus de suspense dans le « Chaos » initial, les accords répétés manquant en outre quelque peu de véhémence.

Changement total d’époque et d’atmosphère ensuite avec le Concerto pour trompette et orchestre d’Henri Tomasi, un des monuments du répertoire pour trompette. Håkan Hardenberger se joue des écueils de cette partition réputée difficile, avec un son qui n'est jamais forcé et de grandes lignes bien nourries. Fabien Gabel se révèle un accompagnateur idéal dans cette œuvre qu’il a lui-même interprété à plusieurs reprises comme trompettiste.

Håkan Hardenberger © Marco Borggreve
Håkan Hardenberger
© Marco Borggreve

Le clou de la soirée était bien évidemment le Sacre du printemps, donné en seconde partie. Le début de l’œuvre satisfait toutefois assez peu. Dans l'« Introduction », la différence entre les multiples « vignettes » musicales si caractéristiques de la manière de Stravinsky est peu soulignée. Dans les « Augures printaniers », les accords en contretemps aux cors ne saisissent pas suffisamment, restant trop policés. Les dix premières minutes de l’œuvre sont du même acabit. C’est ensuite que la magie opère. Le déclic semble avoir lieu dans les « Rondes printanières », dont le rugissant climax nous vaut les premiers de nombreux frissons. Le reste du Sacre est ce qu’il doit être : une éloquente et exaltante claque à la figure. Le chef réussit très bien à doser son énergie, de l’alanguie et mystérieuse « Introduction » de la seconde partie à la bombe atomique finale qu’est la « Danse sacrale », où la crispation initiale du chef n'est qu'un lointain souvenir. L’excellence instrumentale des deux ensembles réunis n’est pas étrangère au plaisir esthétique presque viscéral ressenti par l’auditeur. On ne peut qu’espérer que l’OSQ ressorte l’œuvre plus souvent qu’une fois tous les 20 ans !

****1