Andante lugubre – la qualification insolite du mouvement par lequel débute la Francesca da Rimini de Tchaïkovski est explicite à souhait. La « fantaisie symphonique d’après Dante » déploie les paysages de steppes et de montagnes infernales sur lesquelles hurle le vent, par pupitres isolés d’abord, puis dans toute la fureur dont le tutti est capable. L’amour impossible de la jeune fille de Ravenne et de Paolo Malatesta, éclot dans un très touchant solo de clarinette, dont la simplicité pathétique est à la hauteur des sentiments engagés de part et d’autre. La langueur mélodique, à l’image du désir des amoureux, finit cependant par être emportée par la fureur du mari de l’héroïne éponyme, frère de l’amant : son délire culmine dans le double meurtre que l’orchestre entérine par de puissants coups finals.

Andreï Korobeinikov © Jean-Marc Gourdon / Mirare
Andreï Korobeinikov
© Jean-Marc Gourdon / Mirare
Prolongeant le thème de l’amour fatal du Moyen Âge, la figure tout aussi romantique du « violon du Diable » fait l’objet de la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov. Andreï Korobeinikov a ici rejoint l’orchestre pour vingt-quatre variations, dont les atmosphères et les tempi très contrastés plaisent à l’Auditorium presque complet. La technicité prime cependant, le martèlement du piano l’emporte nettement sur les moments plus délicats. Inévitable conséquence, les fascinants dialogues entre solistes d’orchestre et piano, s’ils sont mal équilibrés, peuvent tournent au soliloque : le basson, par exemple, se noie malheureusement sous la présence outrancière de son partenaire. Des défauts sont perceptibles aussi dans la jonction de l’orchestre et du soliste : toutes les propositions de ce dernier ne font pas l’objet d’une réactivité adéquate. Les cordes tirent d’un côté, les cuivres d’un autre – alors que le pianiste lui-même a déjà lâché la corde. Si son bis montre une certaine élégance, l’émotion y semble à nouveau étrangement absente, tout comme les nuances et les contrastes.

Iouri Temirkanov © Sasha Gusov
Iouri Temirkanov
© Sasha Gusov
La sixième symphonie de Tchaïkovski, quant à elle, efface rapidement la plupart des réserves. C’est ici que l’Orchestre de Saint-Pétersbourg montre toute la splendeur qui est la sienne, notamment dans le travail sur le son. L’Adagio est marqué par la sombre inquiétude des contrebasses et des bassons, relayée par la clarté des flûtes et l’époustouflante précision des cuivres. Remarquable, d’ailleurs, depuis le début de la soirée, l’homogénéité du corps sonore et de ses constituantes. Je ne crois pas avoir déjà entendu un orchestre de cette taille - une centaine de musiciens - articuler d’une façon aussi unanime : un grande attention est accordée à l’unisson de chaque pupitre, au point qu’on a quasiment toujours le sentiment qu’il n’y a réellement qu’une seule voix qui se fait entendre là où, par exemple, huit contrebassistes œuvrent de concert, comme à l’aveugle. Les langueurs de la « Pathétique », très inspirées, n’en sont que plus douloureuses.

L’Allegro con grazia est à l’avenant : une grâce dansante et chatoyante anime les violoncelles, dont le grand arc de legato ne s’achève que pour qu’on virevolte encore mieux dans la descente en staccato du thème. Une mention spéciale doit être faite d’Andreï Laoukhine, dont la clarinette fait toujours des merveilles : après un rubato très bien senti dans le premier mouvement, il séduit encore dans l’Allegro molto vivace. Le caractère final de ce troisième mouvement, très dramatique, est si conclusif qu’il obtient même des applaudissements intermédiaires. Mais ce ne sera qu’avec l’Adagio lamentoso que s’éteindra cette symphonie en si mineur, plus précisément, elle sombrera, dans un dernier coup d’archet, tendre et vibrant, des contrebasses.

On aura vu et entendu du grand cinéma ce soir : le Philharmonique de Saint-Pétersbourg sait aussi se donner en spectacle. Les cornistes, dans leurs soli, lèvent leur instrument pour se signaler au public ; un timbalier garde encore un moment ses deux cymbales en l’air, triomphant comme un boxeur clownesque. Le pianiste est aussi de la partie, tant sa technique d’attaque est inattendue, étrange même, simiesque parfois ; de vrais tremblements s’emparent de lui par moments. Le chef enfin, Iouri Temirkanov, est encore l’un des moins extravertis : sa direction, sans baguette, crée un rapport très intime avec les musiciens. S’il n’a pas l’audace de révolutionner l’écoute de ces pièces très emblématiques du répertoire de son pays, ses mains sculptent un son parfait. L’horizon d’attente du public est ainsi relativement comblé (on peut cependant désirer occasionnellement plus de mise en relief), mais – et on le regrette – pas du tout bouleversé : la révolution russe n’aura pas lieu ce soir.

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