De cette mer du Nord, on sent presque la brise iodée : Le Vaisseau fantôme mis en scène par Àlex Ollé et la Fura dels Baus crée un univers qui happe complètement le spectateur par sa concrétude. Le rideau levé ouvre la vue sur une énorme proue de bateau marchand rouillée, voguant dans un océan houleux et changeant sous un ciel d’orage. La scénographie se joignant à la puissance de la musique wagnérienne, cette mère de la musique de film, le public peut avoir l’impression d’avoir atterri dans la projection d’une œuvre cinématographique en 3D aux effets particulièrement intenses. Au point que les âmes les plus sensibles, au bout d’une dizaine de minutes d’ouverture mouvementée, peuvent réellement souffrir de mal de mer... Ce n’est point là la faute de l’orchestre, ni de son chef Kazushi Ono : les cuivres glorieux annoncent une traversée animée à bord d’un navire solide, même si les parties plus dansantes de cette ouverture manquent un peu de mordant.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Et justement, comme si on croquait dedans, cette coque de bateau se fend tel un œuf surprise, pas complètement, mais suffisamment pour libérer une bande horizontale aux deux tiers de la hauteur, ouverture de laquelle se dégagent le capitaine Daland et son pilote. Si jamais quelqu’un a incarné à la perfection un marin chantant Wagner, c’est Falk Struckmann. Présence scénique adéquate, expressivité vocale homogène et sans écarts, le baryton-basse expérimenté est tout simplement le meilleur homme sur le plateau. Son second, Luc Robert, pour compléter avantageusement son timbre agréable, pourrait travailler davantage sa phonétique allemande. Quant au Hollandais, hautement apprécié par la salle, son interprète Simon Neal possède une voix au grain très particulier, un peu pâteuse et parfois irrégulière, qui, sans avoir un charme fou, peut correspondre au rôle. Inutile toutefois d’exagérer les consonnes finales de l’idiome wagnérien, même pour un capitaine fantasmatique dont les échanges avec ses interlocuteurs humains n’ont lieu que tous les sept ans.

Entre-temps, la mer a cédé la place à une plage dont les atmosphères et lumières variables émerveillent pendant deux bonnes heures. Un vrai bonheur d’y entendre chanter le chœur des jeunes filles norvégiennes, d’une clarté riche en nuances, d’une remarquable justesse et d’une gaîté enivrante. S’y détachent sans problème les deux solistes féminines. D’abord Ève-Maud Hubeaux, charmante Mary, dont la voix très timbrée, centrale et dense, doit faire des merveilles dans le répertoire baroque plus encore que dans Wagner. Si dans sa toute première intervention, Senta (Magdalena Anna Hofmann) cherche un peu sa place, elle convainc facilement dans les discussions avec Daland, et ravit la salle dans son final époustouflant, qui met en valeur son lyrisme rayonnant jusqu’au si aigu.

Magdalena Anna Hofmann (Senta) © Jean-Louis Fernandez
Magdalena Anna Hofmann (Senta)
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Ce qu’on a du mal à comprendre, en revanche, c’est son choix sentimental. Elle s’amourache du portrait d’un inconnu, soit encore : on connaît l’« amour de loin » depuis Jaufré Rudel. Mais Senta a beau affirmer qu’elle veut filer le parfait amour avec l’Inconnu mystérieux, vocalement, on n’y croit pas une seconde. Dans leur duo d’amour, les voix de Senta et de son fiancé saumâtre restent étrangement juxtaposées, sans se fondre l’une dans l’autre. C’est tout autre chose avec Erik - Tomislav Mužek, dont les envolées de ténor lyrique signalent une parfaite intimité avec le bel canto et donnent envie de l’entendre dans un répertoire français ou italien de la même époque… Pourquoi donc Senta s’obstine-t-elle tant, alors que le bonheur est si proche ?

Voilà qui n’irait évidemment pas avec ce qu’a prévu le maître de Bayreuth, ni la Fura dels Baus. Aussi la jeune fille court-elle finalement à sa perte dans les vagues, dans l’un des très rares moments où le choix du décor se révèle inadapté. Les coussins gonflés, figurant tantôt vagues, tantôt dunes, empêchent le personnage de sombrer complètement dans l’eau. Ils avaient déjà provoqué des rebonds plutôt burlesques lorsqu’Erik repoussait son ex-promise ; une violence à l’illusion de laquelle, là encore, le spectateur se refuse d’adhérer, tant le chanteur qui incarne le personnage a l’air gentil, malgré le fusil d’assaut qu'il porte. On ne comprend pas non plus a priori la signification de la petite turquerie gestuelle, exécutée par les jeunes filles et les marins. Le débarquement de ces derniers va en revanche exactement dans le sens de l’écriture : la vigueur d’un chœur de jeunes mâles que le désir et l’envie d’une bonne bière font se précipiter à la plage et dans les bras des donzelles norvégiennes – quitte d’ailleurs à ce que le chef d’orchestre ne puisse rattraper tant d’énergie, qui s’autonomise en perdant un peu les repères du tempo.

© Jean-Louis Fernandez
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Ce sont surtout la scénographie et les images produites par ce Vaisseau qui marqueront les esprits, rendant le fantastique du livret avec ingéniosité : les fantômes projetés sur la coque, grouillant comme des fourmis et essaimant partout, le statisme de quelques revenants qui, dans une magnifique esthétique du tableau, font penser aux Marcheurs blancs d’autres - très récentes - latitudes fantastiques.

C’est en sortant d’une très impressionnante soirée que le spectateur trouve, grâce à la note d’intention du metteur en scène, le sens du démontage progressif du vaisseau. Finalement, ce dernier n’a pas du tout été poussé par les Aquilons. Nous étions à Chittagong, site de démolition navale dans l’Océan Indien, extrêmement pollué (on comprend désormais la danse orientale, ainsi que les taches qui maculent la robe de Senta dans le tableau final). Le ciel d’orage de l’herméneute s’éclaircit. Mais le spectacle sensoriel grandiose perd un peu de sa superbe, dès lors que le paratexte devient nécessaire pour le saisir pleinement.