Verdi entretenait une relation particulière avec les œuvres de Shakespeare. Lecteur assidu, il en lit les traductions italiennes dès 1840. Si les projets d’opéras à partir de Hamlet, La Tempête ou de Roméo et Juliette ne voient pas le jour, trois chefs-d’œuvre naissent de ce fort intérêt : Macbeth, Otello et Falstaff.

Composé en 1847 à Florence, puis en 1865 à Paris dans une version française traduite ensuite en italien et devenue depuis la référence, Macbeth fait l’objet d’une nouvelle production dans une mise en scène de Mario Martone, avec l'Orchestre National de France sous la direction de Daniele Gatti.

Jean-François Borras (Macduff) et Andrea Mastroni (Banquo) © Vincent Pontet
Jean-François Borras (Macduff) et Andrea Mastroni (Banquo)
© Vincent Pontet

Sur une lande déserte des sorcières promettent à Macbeth qu’il sera roi. Pour réaliser cette prophétie et poussé par sa femme, il tue le Roi, puis son ami, puis d’autres… Le crime appelle le crime. Hanté par des spectres, tout comme son épouse atteinte de somnambulisme, il finit tué par ceux dont il avait assassiné les proches.

La mise en scène sobre et épurée frappe dès le sabbat des sorcières, êtres à mi-chemin entre la créature et la femme. Les personnages, tout de noir vêtus, évoluent sur un plateau totalement noir où nul espoir ne semble possible. Seule Lady Macbeth tranche par sa robe rouge sang qui annonce dès le début les crimes à venir. Cette mise en scène met ainsi en lumière l’âme humaine, dans toute sa complexité. La vidéo sert judicieusement la scène des hallucinations de Macbeth : sur son trône apparaissent les fantômes du roi et de Banquo. C’est également la vidéo qui permet à Macbeth de voir la descendance de cet homme et les prédictions des sorcières, et d’entrevoir la personnalité mortifère de son épouse. Ce sabbat à la fois moderne par les moyens techniques, et archaïque par les incantations marque profondément les esprits et nous renvoie aux superstitions ancestrales.

© Vincent Pontet
© Vincent Pontet

Le lien entre les deux époux s’avère également complexe. Sans enfants, ils deviennent unis dans le meurtre, s’embrassant passionnément avant de passer à l’acte. Le poignard remplace une virilité absente, symbole du sexe masculin, notamment lors d’une scène où Lady Macbeth remonte le poignard le long de ses jambes comme Carmen le cigare d’un de ses amants.  La présence de chevaux sur scène nous replace également dans ce Moyen-âge imaginaire et permet de beaux pas techniques.

La direction musicale est excellente. Les premières notes délivrent d’emblée un message inquiétant qui ne nous quittera pas. Nous avons pénétré dans le domaine du Mal où le crime est roi. Daniele Gatti respecte aussi bien les duos que les chœurs – sorcières dont certains airs rappellent la babayaga russe par leur côté cliquetant, courtisans ou peuple opprimé avec le magnifique « Patria oppressa ».

Susanna Branchini nous livre une Lady Macbeth assoiffée par le pouvoir, dominant son mari et le poussant au crime. Le fameux air « Va, hâte-toi » est magnifiquement interprété avec une grande tenue dans les vocalises. Elle dégage pendant tout l’opéra une réelle présence scénique, ange noir en apparence dénué de remords. La scène du somnambulisme est également réussie, avec une maîtrise des aigus.

Roberto Frontali (Macbeth) et Susanna Branchini (Lady Macbeth) © Vincent Pontet
Roberto Frontali (Macbeth) et Susanna Branchini (Lady Macbeth)
© Vincent Pontet
Face à cette femme de pouvoir et indépendante, le baryton Roberto Frontali livre un Macbeth plus humain en apparence, rongé par la culpabilité alors que sa femme ne pense qu’à jouir du pouvoir. Son jeu met à nu la fragilité de ce roi à la couronne trop lourde pour lui et qui se réfugie dans des prédictions pour justifier ses crimes, alors même que ceux-ci n’avaient pas lieu d’être. À quoi bon tuer le Roi puisqu’il doit devenir roi ? Pourquoi tuer Banquo alors que ce sont ses enfants et non lui qui règneront ? Et pourquoi tuer les enfants et la femme de Macduff alors que c’est de lui dont il doit se méfier. Aveuglé par sa femme, il n’écoute pas la voix de la raison, symbolisée brièvement par Banquo dont la voix chaude de basse d’Andrea Mastroni renforce l’humanité. La litanie funèbre de Macbeth est particulièrement réussie tout comme les airs de Macduff interprété par le ténor Jean-François Borras. Lorsqu’il déplore la perte de ses enfants, il se révèle un père meurtri au plus profond de sa chair et son chant tragique est grandiose comme Nicola Alaimo dans Guillaume Tell également au Théâtre des Champs-Elysées en janvier de cette année.

Cette nouvelle production nous emmène donc à réfléchir aux origines du Mal et de nos actions. La route du pouvoir doit-elle être nécessairement pavée de crimes ?

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