L'ambiance dans le hall de la Maison de la Radio n'est certes pas festive pour le concert de rentrée de l'Orchestre National de France qui retrouve le Roumain Cristian Măcelaru, son nouveau directeur musical. L'ambiance n'est pas non plus sinistre. Cependant, il faut bien admettre que de nombreux mélomanes ont préféré rester chez eux pour écouter la radio que venir : le matin même, il restait des places à acheter, malgré la réduction drastique du nombre de sièges occupés dans l'Auditorium de Radio France imposée par le gouvernement pour les raisons que l'on sait.

Cristian Măcelaru © Adriane White
Cristian Măcelaru
© Adriane White

Dans la salle, pas plus qu'à la Philharmonie la veille, on n'a l'impression d'une salle des mauvais soirs. Bien réparti tout autour de la scène, le public prend ses aises dans cette salle à l'espace très – trop – compté pour que chaque auditeur ne soit pas habituellement coincé dans des rangs serrés. L'Orchestre National entre en scène : tous ses musiciens, à l'exception des souffleurs, sont munis d'un masque noir qu'ils ne quitteront pas de tout le concert – seuls six musiciens de l'Orchestre de Paris en portaient un pendant le leur, la veille, sur un plateau bien plus grand. Cristian Măcelaru entre, lui aussi masqué, et lui aussi gardera son masque de tissu noir pendant toute la durée du concert. 

Le programme est étrange pour un concert de rentrée. Il n'est pas vraiment de ceux qui permettent à un chef d'orchestre de montrer que sa nomination s'imposait. Quelle idée de jouer la Symphonie n° 2 de Camille Saint-Saëns en deuxième partie ! Certes, les concerts sans entracte doivent être plus courts et faire entendre le patrimoine est très important, mais fallait-il sortir de la bibliothèque où il repose ce devoir d'un compositeur de 24 ans ? D'autant que le National l'a enregistré, il y a quelques lustres avec Jean Martinon. Saint-Saëns était un compositeur précoce et savant, mais hélas ! trop souvent rétif au génie dont les ailes frôleront de loin en loin sa musique au cours de sa longue carrière. À peu près tous les défauts du compositeur sont ici réunis, listés en son temps par le pianiste, chef d'orchestre et professeur Alfred Cortot quand il écrivait dans La Musique française de piano (PUF) que le compositeur « stérilise les harmonies et pasteurise les rythmes ». Passent ici les ombres fugitives de Berlioz, de Mendelssohn et de Bach. Mais les effets d'orchestration comme le traitement de la fugue du premier mouvement ou du finale sont d'une platitude que Cristian Măcelaru ne réussit pas à animer d'une façon qui la ferait oublier. 

Pourquoi ne pas avoir donné deux de ses quatre poèmes symphoniques qui ne le sont plus du tout ou rendu hommage à George Enesco, le grand Roumain de la vie musicale française de la première moitié du XXe siècle ? Ses symphonies n'attendent que d'être rejouées... Ou regardé dans l'important catalogue d'Heitor Villa-Lobos : il était chez lui à la Radio et y est délaissé aujourd'hui. On arrête là, mais on pourrait remplir ainsi des pages et des pages. 

Ce concert n'avait pas si bien commencé que cela avec un Prélude à l'après-midi d'un faune comme assoupi dans la torpeur d'un été trop chaud. Dirigé par un chef plutôt précis, laissant les musiciens jouer de façon naturelle et libre, au contraire de son prédécesseur qui semblait trop les tenir dans un carcan. C'est bien ! Mais vraiment, faut-il chez Debussy ne laisser passer que les couleurs sans les inscrire dans un cadre solide, cadrées par une pulsation souterraine irrésistible ? Debussy, c'est les couleurs et le dessin. Il suffirait juste d'aller un peu plus vite... comme savaient si bien le faire les anciens, ne pas trainer en route, ne pas se laisser aller à la contemplation du beau son.

Benjamin Grosvenor © Patrick Allen / operaomnia.co.uk
Benjamin Grosvenor
© Patrick Allen / operaomnia.co.uk

Arrive Benjamin Grosvenor, pianiste en résidence à Radio France pour la saison. Il retire son masque. On respire pour lui. Tout change dans le Concerto n°2  de Rachmaninov. Le discours princier, l'autorité, l'éloquence aussi impérieuse qu'élégante, le jeu immaculé du pianiste britannique sont dignes du compositeur lui-même comme de Benno Moiseiwitsch, interprètes inégalés de ce concerto aussi épuisant pour le pianiste qu'il est difficile à équilibrer du point de vue sonore pour le chef – l'orchestration en est très riche. Tous sont à l'écoute les uns des autres. On se laisse donc emporter par ce flot musical ininterrompu animé par un soliste fabuleux qui ne se prend pas pour un tambour major. Sa virtuosité, son art pianistique de haute lignée, son expression quasi puritaine et pourtant chaleureuse, mais sans l'once de la moindre sentimentalité, répondent à un orchestre engagé et impeccable, emmené par un chef qui sait écouter et répondre, dialoguer. En bis, la deuxième des trois Danses argentines d'Alberto Ginastera, la Danza de la Moza donosa, à la nostalgie si délicatement restituée par un pianiste qui s'insinue naturellement dans cette musique et nous ouvre les portes du rêve. Au fait, Ginastera a composé des pièces extraordinaires pour orchestre...

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