Pour l’ouverture de sa cinquième saison en tant que directeur musical du Brussels Philharmonic, Stéphane Denève démarre en trombe en interprétant ce soir la Symphonie n° 5 de Gustav Mahler. Cela augure d’ailleurs une saison sous le signe de la démesure avec d’autres ouvrages de Mahler, Richard Strauss ou encore la Symphonie n° 9 de Beethoven à l’affiche. Denève étant plutôt connu comme un grand défenseur de la musique française du XXe siècle, avec de superbes intégrales Ravel et Roussel et des enregistrements de Poulenc non moins incontournables, il est intéressant de le retrouver dans le répertoire germanique.

Stéphane Denève © Drew Farrell
Stéphane Denève
© Drew Farrell

Exprimant sa volonté de présenter des œuvres du XXIe siècle, le maestro entame la soirée avec le Larghetto pour orchestre de James MacMillan. Cette œuvre est en réalité l’orchestration de son fameux Miserere. La pièce se retrouvant privée de son texte sacré, Denève a pour mission d’insuffler cette ferveur perdue dans les lignes et les reliefs de son orchestre.

Attribuant chacune des interventions du chœur original à un pupitre en particulier, le début de la pièce joue avec la spatialisation : les différents instruments se répondent et se font écho. Que ce soit un pupitre de violoncelles particulièrement délicat et éloquent ou des attaques de violons toujours plus subtiles, la matière orchestrale est proprement somptueuse. Si l’on peut s’étonner de quelques maladresses étranges dans l’orchestration, on reconnaît cependant les influences particulièrement bien exploitées de l’Adagio pour cordes de Barber ou de l’univers sonore d’Arvo Pärt. Avec une grande attention au son de l’orchestre, Stéphane Denève parvient à créer une véritable atmosphère de sérénité et de piété, ce qui est pourtant nettement moins aisé avec un orchestre que dans le plain-chant de la version originale. La concentration de l’ensemble des musiciens, les yeux rivés sur le chef, témoigne d’ailleurs de leur grande implication.

Lorsque la symphonie débute, on se trouve immédiatement bousculé par la passion ardente qu'y insuffle le chef. L’approche de Denève est résolument dramatique, portée par les émotions brutes qu’il arrache à la partition. À grand renfort de percussions et de timbres rutilants, le Brussels Philharmonic met le Studio 4 de Flagey sans dessus dessous ; les contrastes sont percutants, les crescendo éclatants, le spectateur est inévitablement happé dans ce torrent orchestral. Denève propose une vision particulièrement claire de l’œuvre, les phrasés sont parfaitement tenus, la tension dramatique ininterrompue. Le maestro déséquilibre volontairement l’orchestre vers les basses lors des fortissimo pour donner plus de poids à certains passages charnières de la partition. Il sait où il veut aller et l’orchestre le suit sans hésitation. Marche funèbre ou marche furieuse ? Le spectateur n’a pas le temps de trouver une réponse que le mouvement suivant commence déjà.

Si le premier mouvement faisait preuve d’une grande agitation, le deuxième est lui absolument destructeur : les accents claquent, les cymbales explosent ; l’orchestre est totalement déchaîné. L’agitation est d’ailleurs autant physique que musicale : la légendaire chevelure frisée du chef s’agite dans tous les sens, les violoncellistes se jettent sur leurs instruments et les archets des violons en perdent quelques crins. Pourtant l’orchestre n’en reste pas moins éloquent et brillant, même lorsqu’il s’agit de faire redescendre la pression grâce notamment à un pupitre de violoncelles au son toujours aussi délicieux et boisé. Ce mouvement est souvent décrit comme l’un des plus noirs du compositeur, mais il apparaît ici davantage dans un rougeoiement furieux, infernal.

Après une très longue pause nourricière et parfaitement silencieuse, Stéphane Denève entame le reste de la symphonie sous une nouvelle lumière. Avec des qualités dramatiques et orchestrales toujours inchangées, le troisième mouvement nous amène inévitablement vers le très attendu « Adagietto ». C’est là qu’opère toute la science des détails et des nuances du chef français : face à un orchestre extrêmement précis et réactif, il sculpte chaque relief de la partition ; chaque articulation des cordes trouve sa place sur le délicieux tapis sonore des vents. Tout en subtilité, entre retenue et lâcher-prise, il crée un vrai instant de poésie. Les timbres somptueux de l’orchestre s’imbriquent et, gracieusement, le Brussels Philharmonic déploie des lignes qui se mêlent et semblent ne pas avoir de fin.

Pour mettre un terme à ce rêve qui s’éteint peu à peu, Stéphane Denève enflamme de nouveau son orchestre dans un dernier mouvement qui illumine le Studio 4. Percussions et cuivres retentissent et le Brussels Philharmonic dans son ensemble met un point final opulent et triomphal à cette divine soirée.

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