Le L.A. Dance Project est de retour à Paris ! Contrairement au programme de janvier 2019, la soirée de cet automne s’articule en quatre parties dont seule la dernière montre une chorégraphie de Benjamin Millepied. Se succèdent sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées quatre chorégraphes donc quatre esthétiques, toutes très différentes – et c’est indéniablement une grande qualité de la représentation. Chaque spectateur réagira différemment aux univers qui se succèdent ; en ce 1er novembre, l’œuvre de Madeline Hollander sera huée par une partie du public, tandis que la pièce de Millepied recevra une ovation. Retour en détail sur la variété de ces écritures contemporaines made in L.A.  

<i>Split Step</i> © L.A. Dance Project
Split Step
© L.A. Dance Project

Avant le spectacle, une performance prend place dans le hall : danseurs et danseuses s’immiscent au milieu de la foule où ils esquissent des pas, principalement des mouvements larges et rotatoires permettant d’établir les frontières de l’espace « scénique » dont ils ont besoin pour donner libre cours à leur expression corporelle. Le travail de Tino Sehgal confronte ainsi chacun à sa manière d’appréhender la danse, art du mouvement qui est aussi en mouvement, puisqu’il questionne sans cesse les conventions.

C’est donc avec l’esprit ouvert qu’on assiste à Split Step. Sur les quatre œuvres programmées, elle s’avèrera la plus expérimentale, la moins lisible en tout cas. Créée en septembre 2019, elle est annoncée comme « une collaboration entre l’artiste visuelle Emily Mast, le chorégraphe Zack Winokur, le compositeur Evan Mast, le concepteur lumière Christopher Kuhl et les danseurs de LADP ». Cela fait beaucoup de monde pour un résultat plutôt décevant : sur une musique électronique, devant des spots nus générant de fréquentes variations de lumières, la troupe enchaîne des tableaux diversifiés, là un ensemble assez statique, ici un duo entre deux femmes s’enlaçant avec force et se repoussant aussitôt, puis un trio fondé lui aussi sur l’importance du contact physique – traduisant la relation émotionnelle entre deux êtres. On ne s’ennuie pas, mais on n’est emporté à aucun moment devant une pièce abstraite qui se veut authentique et élaborée (c’est le fruit de deux ateliers de travail à la fondation LUMA) et n’a finalement rien de très novateur ni percutant.

<i>Kinaesonata</i> © L.A. Dance Project
Kinaesonata
© L.A. Dance Project

Kinaesonata de Bella Lewitzky (1970) suscite l’intérêt dès le dévoilement du décor, une gigantesque partition. La chorégraphe s’est en effet inspirée de la Sonate pour piano n° 1 d’Alberto Ginastera pour inventer cette pièce, qualifiée de « réaction cinétique » à la musique. La réussite de cette dynamique est indiscutable : les corps des danseurs réagissent aux courbes déployées par le pianiste (malheureusement pas en live) telles des notes de musique vivantes. Cela fonctionne très bien, grâce à l’alternance de passages amusants (roulades au sol, frétillements des mains), poétiques (solo d’une danseuse de dos, axé sur les ports de bras et les torsions du corps), exaltés (ensembles avec de nombreux portés et des déplacements rapides). Mais un problème fondamental empêche d’apprécier à sa juste valeur cette chorégraphie pourtant ingénieuse et inspirée : les interprètes agissent en sportifs et peinent à masquer leur concentration. On sent presque en permanence les efforts prodigués pour être au niveau, du fait des difficultés techniques (en-dehors, épaules…). C’est dommage car l’esthétique du discours chorégraphique s’en trouve véritablement affectée.  

Après l’entracte, on découvre 5 Live calibrations de Madeline Hollander, qu’on pourrait sans hésitation renommer « Hommage à Merce Cunningham » ! Avis aux amateurs de ce style hautement abstrait : comme chez le maître américain, le hasard est ici utilisé comme principe créateur, auquel s’ajoutent d’autres inspirations d’ordre scientifique (étalonnage, géolocalisation, équilibre). En haut noir et pantalon rayé multicolore, les danseurs sont traités comme une seule entité constamment mouvante, agrégation de particules agitées en permanence. Celles-ci se livrent à un enchaînement continu de figures dans l’espace, à partir de mouvements tellement répétés qu’ils en deviennent absurdes. Les quatre baissers de rideau relancent à chaque fois la dynamique des déplacements, le tout étant superbement rythmé grâce à un beat grisant, semblable à un battement de cœur. On savoure chaque seconde de cette pièce à la fois intrigante, drôle, enlevée, surprenante, hypnotisante parfois et fascinante toujours.

<i>Hearts and Arrows</i> © Rose Eichenbaum
Hearts and Arrows
© Rose Eichenbaum

Enfin, la soirée se termine par Hearts and Arrows de Millepied (2014). Bien qu’elle soit fondée sur un thème là aussi abstrait (les pierres précieuses), l’œuvre apparaît immédiatement comme bien plus lyrique voire narrative à travers les micro-histoires qui se construisent tout au long de la chorégraphie. La musique de Philip Glass semble avoir été écrite pour l’occasion ; l’assemblage contrapuntique des corps, l’énergie qui se dégage de la troupe, l’occupation exemplaire du plateau (utilisation de toute la surface à travers des configurations renouvelées) résultent en une illustration parfaite de l’atmosphère enivrante du Quatuor à cordes n° 3 où vitalité et poésie vont de pair. D’ailleurs la troupe est incroyablement à l’aise dans ce finale, plus libérée, expressive et percutante que jamais. En dépit des apparences, Millepied reste bel et bien le maître de la soirée !

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