Pour le premier concert de la nouvelle saison des Violons du Roy, présenté à guichets fermés, Jonathan Cohen a eu l’excellente idée de proposer un programme (enregistré récemment chez Hyperion avec son ensemble Arcangelo) autour de trois magnificats composés au sein de la dynastie des Bach. Le point de départ littéraire est le même pour tous mais les traitements restent éminemment individuels, même si on sent, ici et là, quelques traits communs. D’une durée respective d’environ 25 et 10 minutes, les versions du père et du cadet des fils sont données en première partie, alors que celle de l’aîné (Carl Philipp Emanuel), d’une durée de 40 minutes, est judicieusement placée en seconde partie.

Jonathan Cohen © Marco Borggreve
Jonathan Cohen
© Marco Borggreve

L’exécution, d’un assez haut niveau dans l’ensemble, appelle toutefois des jugements contrastés. S’il n’est pas question ici de remettre en question l’excellence des Violons du Roy et de la Chapelle de Québec, on a cependant été étonné par la fragilité de certains passages, notamment en termes d’intonation et de synchronisation. Le programme constituait-il une trop grosse bouchée pour le nombre de répétitions alloué ? En ce qui concerne le chœur, les sopranos ont souvent tendance à plafonner dans les aigus en première partie, donnant alors un son légèrement crispé et bas, en particulier dans le « Fecit potentiam » de Johann Sebastian et dans le début du Magnificat de Johann Christian.

On se demande ce qui s’est passé durant la pause, mais on retrouve avec bonheur le niveau de perfection habituel de la phalange québécoise. Les aigus épanouis et solaires des sopranos et la couleur magnifique des ténors sont là pour en témoigner, notamment dans le « Et misericordia » et le « Gloria » final. L’orchestre manque également de son habituelle cohésion, avec des imprécisions des vents – dans le « Quia respexit » de Johann Sebastian et le « Deposuit » de Carl Philipp entre autres – et des cordes manquant de leur habituel mordant. De tout cela se détache une légère impression d’inachèvement.

Réaction contrastée, encore une fois, en ce qui concerne les solistes. En première partie, l’idée de faire monter les chanteurs sur une estrade derrière l’orchestre un ou deux à la fois selon leurs différentes interventions marche assez bien dans l’œuvre du père Bach. Le procédé devient toutefois quelque peu trivial chez Johann Christian, les passages en solo ne durant que quelques mesures. On croirait presque assister à un défilé de mode tellement les solistes passent en coup de vent sur le catwalk ! La confusion n’est peut-être pas étrangère aux problèmes patents d’intonation du contre-ténor Anthony Roth Costanzo dans le duo « Et misericordia » de Johann Sebastian.

Il y eut, malgré tout, de grands moments de chant. Hélène Guilmette a été d’un bout à l’autre non seulement impeccable mais touchante, avec une voix malléable, lumineuse, égale, puissante sans être jamais forcée. Ses deux « Quia respexit » (Johann Sebastian et Carl Philipp) imposent l’admiration. Remplaçant Philippe Sly, la basse allemande Christian Immler est un substitut de luxe, avec un aplomb, une projection et une beauté du timbre qui font de son « Quia fecit magna » (Johann Sebastian) et de son « Fecit potentiam » (Carl Philipp) des moments forts de la soirée.

Roth Costanzo fait quant à lui mieux en solo qu’avec d’autres chanteurs, sa voix ne se fondant pas toujours idéalement à celle de ses collègues – ce qui n’enlève rien à son habituel tempérament musical et scénique. Le ténor écossais Thomas Walker, qui figurait sur l’enregistrement chez Hyperion, est à très l’aise pour vocaliser mais manque quelque peu d’homogénéité sur toute la ligne, avec un placement vocal très concentré dans le masque. Myriam Leblanc n’est quant à elle malheureusement pas du calibre de ses collègues ; la soprano souffre de la comparaison avec Hélène Guilmette dans le duo du « Et misericordia » de Carl Philipp. Sa seule intervention consistante, l’air « Et exultavit » du Cantor de Leipzig, fait entendre un timbre passablement mince et concentré.

Quant à Jonathan Cohen, il connaît manifestement ces partitions comme le fond de sa poche. Le choix de prendre la plupart des tempos assez rapides se défend et a pour conséquence heureuse d’éveiller constamment l’attention de l’auditeur, mais le concert aurait pu gagner en contrastes avec quelques numéros plus posés. Les morceaux conclusifs de chaque œuvre, enfin, tendent au contraire à être dirigés de manière assez détendue, alors qu'un peu plus de fougue aurait été apprécié, surtout en fin de concert. En définitive : un concert où l’on ne s’ennuie pas, mais qui peine à nous passionner de bout en bout.

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