Bouche bée, de la première à la dernière mesure ; tel est le tarif pour quiconque assiste à une performance du chef québécois Yannick Nézet-Séguin. Nous autres parisiens, avions eu la chance de l’entendre dans son intégrale Mendelssohn, c’était au tour de Mahler et de sa 1ère Symphonie, avec l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam au TCE.

Le chef québécois Yannick Nézet-Séguin © Marco Borggreve
Le chef québécois Yannick Nézet-Séguin
© Marco Borggreve

Nous passerons rapidement sur le Bartók, qui loin d’être inintéressant, n’est qu’un avant-propos de ce qui va suivre. Hélène Grimaud a donné un 3e Concerto où elle a fait valoir des vertus de modération, fermeté, discrétion et presque effacement (moral, mais aussi narratif) ; quatre ingrédients qui ont pu laisser sur leur faim les partisans du timbre et de récits à la première personne. Une sonorité « taillée dans le cristal », mais à jamais neutralisée par l’harmonisation très spécifique de l’instrument, a contribué à un nivellement des plans sonores ; une monochromie que rehaussait discrètement Yannick Nézet-Séguin, ayant l’œil à tout, par une recherche quasi expressionniste du timbre.

A l’entendre diriger, Yannick Nézet-Séguin semble travaillé par une fièvre, une inquiétude, qui voudrait l’entraîner toujours plus loin dans les espaces de l’expression, et peut-être, de sa propre intériorité : il y a en lui une soif expressive inassouvie. Nézet-Séguin ne pratique pas le mot-à-mot, la transparence textuelle ; du moins, tel n’est pas devant la partition son mode préféré d’attaque. Ici, il sera question d’idée musicale et de geste pour l’exprimer. Lui qui semble redouter la monotonie, trouvera dans les reprises matière à élucider. Jamais à court d’idée ? Non, car ce sont les détails qui le sollicitent ; on y trouve des débuts de modulation, des éléments de variété, sur lesquels travailler : en grossissant la temporalité, ou, en l’expédiant. Et si le geste refuse d’apparaître dans les conditions « normales » de lecture, Nézet-Séguin essayera de le provoquer : aux musiciens de répondre à son appel, comme à un duel.

A cet égard, sa Titan est une formidable démonstration de savoir-faire. Le premier mouvement, sous-titré « Comme un bruit de la nature » s’enfonce dans un vaste sostenuto, avant de s’en extraire, par la force d’une fanfare. Plus loin, à ses avances, le pupitre de violons oppose de brûlantes caresses, menant le premier mouvement à ses plus violents paroxysmes. Yannick Nézet-Séguin propose une vision pugnace, presque querelleuse du Ländler qui tient lieu de deuxième mouvement. Le chef joue le trublion, pérore et défie les pupitres. Voici non pas une fresque rurale mais la saisissante peinture d’un état d’âme, ceinte des plus vibrantes sonorités. Le portamento est d’ailleurs largement employé par les pupitres de cordes, mais comme geste de remontrance aristocratique. Il n’y a là aucune inertie ; tout se soulève, frémit avant de s’effacer brusquement. Les violons de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam sont suspendus aux mains du chef, qui les emmène tantôt aux confins de la touche (dans ces réminiscences des Lieder eines fahrenden Gesellen, au troisième mouvement), tantôt dans un quasi-écrasement de la corde (sons raclés dans le Scherzo).

Au moment où la perception s’arrête, l’imagination prend le relais. Yannick Nézet-Seguin semble prendre acte de ce constat dans l’énoncé du thème de Bruder Martin ; il est à peine chuchoté, de sorte que l’on ne sait jamais s’il est véritablement joué ou miraculeusement recomposé par notre esprit. Mais le chef joue également avec notre perception de la temporalité, jonglant entre élasticité et rupture ; il n’hésite pas à imposer des changements extrêmes de tempo (qui double quasiment sur le thème juif du troisième mouvement) comme de gigantesques points d’orgue. Les frontières semblent constituer sa zone privilégiée d’expression, cet instant si révélateur qu’est la tangence. Le chef tire l’orchestre vers ces cimes de tension expressive, auxquelles il accroche toute sa quête, avant de lâcher symboliquement les rênes pour dévaler dans le tempo suivant. La jointure sensuelle de deux élans, le point le plus aigu de leur rencontre sont le lieu du suprême basculement, de cette petite mort d’où renaît la vie.  

On ne saurait dire ce qui, de la vision ou de l’exécution, est le plus irrésistible. Visuellement, Nézet-Séguin est déjà un spectacle en soi. Sa direction déborde par moment sur la pantomime. Mais on trouvera difficilement interprétation à la fois aussi fouillée et aussi exigeante en architecture ; il y a là refonte totale du matériau, envers et contre tout habitus. Mille mercis pour cette soirée, ce frisson permanent !