En ce jour d’équinoxe et d’éclipse, l’Orchestre National du Capitole de Toulouse proposait un concert original avec en programmation deux œuvres des compositeurs autrichiens Gustav Mahler et Hans Rott et sur fond de tableau la thématique des « Génies méconnus ». Si l’on connaît bien le répertoire pour voix et orchestre forgé par Mahler, notamment le cycle en quatre numéros proposé ce soir, Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant), son contemporain Hans Rott, décédé à l’âge de 26 ans et interné à la fin de sa vie, demeure largement méconnu. Son œuvre n’est retrouvée que dans les années 1980. Pour cette soirée de découverte relativement courte (un peu plus d’une heure en tout), l’orchestre était confié à la baguette de l’excellent chef français Marc Minkowski, entre autres fondateur et directeur de l’ensemble des Musiciens du Louvre.

Florian Sempey, baryton © Jean-Pierre Ronnay
Florian Sempey, baryton
© Jean-Pierre Ronnay
Le cycle de Mahler, dans la plus pure tradition romantique, présente les tourments d’un jeune homme piégé par le destin qui recherche un apaisement dans l'errance. La voix de baryton est confiée à Florian Sempey, Révélation Artistique Lyrique aux Victoires de la Musique en 2013 et très fréquemment associé à Marc Minkowski et à son ensemble. Respectant l’atmosphère intimiste du lied, il aborde le premier numéro (Wenn mein Schatz Hochzeit macht) avec un pianississimo à peine audible. Mais l’équilibre avec l’orchestre est parfaitement maîtrisé et sa voix n’est jamais masquée par ce dernier. Le jeu avec l’orchestre et par exemple les piqués avec les flûtes dans Ging heut morgen übers Feld renforcent l’expression vocale qui dépeint à merveille la simplicité du personnage. L’exaltation du sentiment, qu’il soit colérique ou paisible, est très bien conduit, et suivi par un orchestre qui passe tantôt d’un effectif de chambre à un effectif symphonique massif. Les lancinants « O weh ! » (Hélas !) du Ich hab ein glühend Messer ainsi que le balancement tranquille entre tonique et dominante, symbole d'un esprit apaisé, dans Die zwei blauen Augen sont traités avec une extrême douceur qui captive littéralement l’assistance.

Composée entre 1878 et 1880, la Symphonie No.1  ainsi que son compositeur Hans Rott furent en quelque sorte tous deux victimes du mot de Brahms à leur égard. Cette œuvre fourmille pourtant d’idées parmi les plus originales, et faisait dire à Mahler que Rott était le « fondateur de la symphonie nouvelle », quoiqu’encore « maladroit ». Marc Minkowski dirige tour à tour à la baguette ou à la main les passages les plus violents et les plus doux, se montrant extrêmement investi dans cette œuvre. Le Alla breve présente des aspects très classiques, avec des jeux d’imitations académiques et des cadences très conventionnelles. La trompette ouvre l’œuvre comme elle la conclura, avant de donner la parole à tous les instruments de l’orchestre. Le maestro demande plus de vibrato sur les passages fortissimo. Dans l’Adagio – Sehr Langsam, il en vient même à sauter sur son estrade, entraînant l’orchestre par des gestes amples traduisant la force de l’œuvre, davantage mue par de grands courants de timbres et de couleurs que par des motifs thématiques ou des mélodies distinctes.

Le troisième mouvement, Scherzo – Frisch und Lebhaft, profite du rythme ternaire rapide pour présenter et rappeler discrètement une certaine élégance viennoise que l’on retrouve habituellement dans la valse. Le tutti se retrouve désormais investi d’un thème redondant qui passe de pupitre en pupitre. L’effet est tel que le public applaudit avant même l’arrivée du dernier mouvement Sehr Langsam qui malgré son titre trompeur renoue avec les forces telluriques du deuxième. La primauté des vents, et en particulier des six cors, amène une ambiance très proche des symphonies de Bruckner. Mais d’autres passages plus archaïsants rappellent par les ornements une sorte de baroque romantique que l’on retrouve par exemple chez Grieg dans sa Suite Holberg. D’un bout à l’autre de la pièce, le triangle est omniprésent, telle une alarme. À plusieurs reprises, on croit arriver au climax final, mais le mouvement reprend piano. Devant l’ovation, le maestro tient à serrer la main de chaque chef de pupitre et fait le tour de l’orchestre pour faire applaudir et lever chaque musicien, puis embrasse la partition afin de rappeler la beauté et l’intérêt de cette œuvre peu connue. L’expérience de la découverte s’est en effet révélée ici des plus positives.