Deux concours : il n’en a guère fallu plus au violoniste australien Ray Chen il y a quelques années pour se hisser au rang de soliste mondialement célèbre. Il a raflé le premier prix du Concours Reine Elisabeth (2009) et du Concours Yehudi Menuhin (2008). Dix ans plus tard à peine, les tournées internationales le conduisent dans tous les recoins du monde. Donc aussi au Concertgebouw Brugge, où il s’est attaqué avec le London Philharmonic Orchestra au Concerto pour violon de Brahms. Manfred Honeck, Autrichien de naissance, a mis le soliste et l’orchestre sur les rails, ou du moins a essayé de le faire. Il était plutôt question de savoir si les principes stylistiques rigoureux du chef d’orchestre correspondaient au tempérament et à l’audace d’un personnage comme Chen.

Ray Chen © Julian Hargreaves
Ray Chen
© Julian Hargreaves
Rafraîchissons les mémoires : Chen avait fait sensation au Concours Reine Elisabeth en délaissant ses partitions pour monter sur scène avec un ordinateur portable. Au fil des années qui ont suivi, le violoniste a continué à cultiver son image de novateur, essayant notamment d’appliquer la technologie à un contexte classique. Des grandes scènes à l'Apple Store de New York, il aspire à tout moment et en tout lieu à intéresser les jeunes à la musique classique – au risque de se perdre parfois dans cette aspiration. Les cadences de sa main, ses phrasés insolites et son image inhabituellement sexy ont divisé le public entre véhéments adeptes et opposants.

Le Concerto pour violon de Brahms est-il taillé sur mesure pour Chen ? On peut en débattre. L’œuvre ne s’appuie pas vraiment sur une virtuosité tape à l’œil ni sur des inventions délurées, et laisse donc à désirer pour les exhibitions dont Chen est coutumier. Le dialogue avec Honeck surtout semblait un peu laborieux. Alors que l’Autrichien optait pour des choix précis en termes de dynamique, de ligne mélodique et de jeu d’ensemble, l’Australien semblait avoir en tête un discours plus souple. Peu importait en effet à Chen de se savoir complètement étreint par l’orchestre. Néanmoins, l’interprétation restait vive dans les premier et dernier mouvements, avec une lecture fougueuse du premier mouvement et un finale élégant. La grâce naturelle avec laquelle Chen s’en sort généralement s’est néanmoins muée en vanité dans l’adagio. Le soliste et l’orchestre n’étaient guère d’accord dans un mouvement devenu trop stérile. La visite de Chen aura rapidement divisé à nouveau la salle. Mais globalement, l’âme de Brahms n’a pas été déshonorée.

On peut en dire de même de l’interprétation par Honeck de la Première symphonie de Brahms. L’intégrale Brahms qu’Iván Fischer a dirigée il y a quelques années dans cette même salle est restée ancrée dans les mémoires qui gardent le souvenir de deux jours légendaires. Ressentant et décomposant infailliblement les nombreux caractères, faisant délicatement naître la mélancolie, célébrant sans complexe la joie : le Hongrois faisait entendre que la clé du génie de cette musique réside dans la préservation de la simplicité. En bref : une interprétation ne doit pas crouler sous des choix que le langage naturel de Brahms ne requiert pas. Honeck voit cependant les choses différemment. Il a présenté une interprétation fraîche et énergique, en soulignant consciencieusement tous les paramètres musicaux. Indications dynamiques, accents, phrasé : il a soumis toute la partition à une recherche approfondie, afin de déployer une nouvelle narration.

Honeck a balayé les évidences avec une aisance éloquente, avec pour résultat un opus 68 captivant mais sans éclat. De bons solistes et une sonorité de l’orchestre homogène ont garanti la qualité d’ensemble, bien que plusieurs pupitres aient été aux abonnés absents aux moments cruciaux. Il manquait les cors impétueux, de même que le charme du célèbre solo de violon. L’unité chorégraphique était gracieuse, quoique trop explicite par endroits. Pour un nouveau Brahms inoubliable, il faudra probablement attendre la visite d’un chef et d’un orchestre de la trempe de Fischer et compagnie.