Le double de Manon serait-il Joséphine Baker ? C’est le parti pris de la mise en scène que propose Vincent Huguet à Bastille dans cette nouvelle production de l’opéra-comique de Jules Massenet. Comme Joséphine, Manon a « deux amours » : Des Grieux et l’argent. Si le premier l’adore au point d’accepter de lui abandonner son honneur, le second sera la cause de sa perte.

Pretty Yende (Manon) © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Pretty Yende (Manon)
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Transposée dans l’effervescence faussement insouciante des milieux interlopes du Paris d’entre-deux guerres, l’histoire de Manon se mêle à celles de Suzy Solidor et de Marlène Dietrich. Les très beaux décors Art Déco d’Aurélie Maestre évoquent le palais de la Porte Dorée. Projection d’une saynète de cinéma muet, numéro de cabaret, mouvements de charleston, retour obsédant de la chanson de Joséphine Baker « C’est lui » insérée entre les actes : la mise en scène est un patchwork saturé de références composites.

Si l’allusion au « Bal du siècle » de Beistegui au début de l’Acte III, doublée d’un tableau vivant, fait écho avec beaucoup de justesse au pastiche du style d’Ancien Régime présent dans la partition de Massenet au même moment, d’autres choix sont plus énigmatiques. On comprend par exemple difficilement pourquoi rompre l’arc narratif de l’histoire de Manon en la faisant fusiller — à l’instar du Mario Caravadossi de Tosca — à la dernière minute de l'acte V (au lieu de la faire expirer dans les bras de son amant). S’il s’agit là d’une réflexion sur l’impossible libération de la femme dans le contexte de l’entre-deux guerres, elle est tellement superficielle qu’on la saisit mal. Le personnage principal est-il Manon ou Joséphine ? On ne le sait plus très bien au terme de la représentation, l’assimilation absolue de Manon à son avatar ne contribuant pas à rendre vraisemblable l’inextricable amour qui la lie à Des Grieux. Enfin, on peut se demander si les nombreuses coupes opérées dans la partition (la fin de l’acte I, l’air de Guillot à l’acte IV et l’air de Lescaut de l’acte V) sont vraiment remplacées avec profit par l’ajout de la chanson de Joséphine Baker.

<i>Manon</i> à l'Opéra Bastille © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Manon à l'Opéra Bastille
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

À la baguette, Dan Ettinger dirige l’Orchestre de l’Opéra de Paris à grands renforts de moulinets de bras. Toute cette agitation ne tient cependant pas lieu d’élan musical : les phrasés, les nuances expressives et les dynamiques passent bien souvent de la fosse… à la trappe. S’adaptant difficilement à l’acoustique de l’Opéra Bastille, le chef peine à équilibrer le rapport entre l’orchestre et les solistes : le trio Javotte-Poussette-Rosette du premier acte est par exemple complètement englouti, tandis que les parlés-chantés sont écrasés par la masse orchestrale et les dialogues difficilement audibles. Cependant, cet équilibre s’améliore considérablement après le premier entracte. 

Pretty Yende fait parfois les frais de cette direction musicale. Ainsi, dans le registre grave, où sa projection manque légèrement de force, la soprano peine à surplomber l’ensemble. La prise de rôle n’en reste pas moins une réussite. Le timbre chatoyant se double d’une maîtrise parfaite des passages virtuoses, les vertigineuses vocalises et les notes suraiguës s’enchaînant comme autant d’évidences. La chanteuse déploie une palette d’émotions convaincante, du lyrisme contenu d’« Adieu notre petite table » au triomphateur « Je marche sur tous les chemins ». Sans être parfaitement intelligible, la diction reste correcte.

Pretty Yende (Manon) et Benjamin Bernheim (Des Grieux) © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Pretty Yende (Manon) et Benjamin Bernheim (Des Grieux)
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Benjamin Bernheim retrouve le rôle de Des Grieux dans lequel il avait triomphé l’année dernière à l’Opéra de Bordeaux. On le sait désormais, le timbre du chanteur est idéal pour le rôle. Mais Bernheim ne se contente pas de se reposer sur ses capacités vocales et sur sa prononciation ciselée : il incarne pleinement le personnage, en livrant une interprétation habitée qui culmine dans l’air du rêve au deuxième acte et dans le fameux « Ah ! Fuyez douce image » du troisième acte, tout en demi-teintes et en retenue. Même dans les délicats passages en voix de tête, la puissance vocale de Bernheim lui permet de dominer la masse orchestrale.

Ludovic Tézier peine à contenir la force de sa voix et campe un Lescaut plus noble que gouailleur, ce qui ne l’empêche pas de déployer de très beaux legato. Dans le rôle de Guillot, Rodolphe Briand s'illustre particulièrement dans les dialogues parlés tandis que le Comte des Grieux de Roberto Tagliavini semble au contraire particulièrement embarrassé par la prononciation du français.

Dans la mise en scène de Vincent Huguet, Manon est une femme qui se brûle les ailes pour avoir voulu échapper à sa condition ; dans le vaisseau de Bastille, c’est finalement un personnage d’opéra-comique que l’on sacrifie aux dimensions du grand opéra.

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