Que ce soit pour entrer dans un restaurant ou une salle de concerts, en Lettonie, il faut présenter son QR code et des papiers d'identité attestant que celui qui le détient en est bien le propriétaire. Devant l'entrée de l'Opéra de Riga, une fois encore nous montrons donc les deux sésames qui nous en ouvrent les portes. Curieusement, le programme ce soir n'est pas gracieusement mis à disposition du public sur des petites tables dispersées ici et là. 

Les portes de la salle sont encore fermées une demi-heure avant le commencement du récital de Maria João Pires. La pianiste doit être arrivée tard, et elle essaie encore l'instrument. On reconnaît la Sonate KV 457 de Mozart. Elle a donc changé son programme. On se faisait une joie de l'écouter dans les Sonates op. 110 et 111 de Beethoven, sans doute plus que tout dans l'Opus 111 dont Pires nous disait récemment sur Zoom qu'elle avait voulu la jouer dès son adolescence, mais que son professeur de musique – pas de piano, insistait-elle – lui avait demandé d'attendre. Et elle avait attendu que la dernière sonate de Beethoven s'immisce en elle au point qu'il lui faille impérativement la travailler pour la mettre à son répertoire. Ce ne fut réalisé que récemment et elle l'a enregistrée en 2020, ainsi que l'Opus 110, mais ne savait pas encore qui publierait son enregistrement quand nous nous étions parlé.

On pense à tout cela quand les portes s'ouvrent dix minutes avant le début du récital, et puis par-dessus tout parce que Maria João Pires est une artiste unique, à part des autres. Le Steinway est sur scène, le public n'est pas masqué car nous sommes tous vaccinés : c'est la règle ici. La sonnerie retentit, mais c'est Martin Engstroem, le directeur artistique du Festival de Riga Jurmala, qui entre en scène avec Zane Čulkstēna, la directrice exécutive de la manifestation. Ils ont la tête des mauvais jours et nous annoncent que « Maria João Pires vient d'annuler. Ce matin, elle était ici sur scène pour travailler, ce midi nous avons déjeuné, puis elle a fait une mauvaise chute dans la rue. Elle est actuellement à l'hôpital où elle est soignée. Le Festival allait annuler ce qui est le dernier concert de cette édition du festival, mais Mao Fujita qui repartait pour l'aéroport a accepté de remplacer sa consœur. Maria ne l'a jamais entendu, mais je suis certain qu'elle apprécierait ce jeune artiste que j'admire énormément et qui a remporté le Prix Clara Haskil à 19 ans et le Deuxième Prix du Concours Tchaïkovski à 21. Bien sûr, ceux qui veulent quitter la salle le peuvent. » 

Mao Fujita
© Riga Jurmala Music Festival

Martin Engstroem donne alors le programme de Mao Fujita, qui jouait le midi même avec le violoniste Marc Bouchkov ! et qui rejouera donc celui de son récital du 4 septembreSonate de Mozart KV 457, Deux Rhapsodies op. 79 de Brahms et la Sonate op. 5 de Strauss. On ne voit personne quitter la salle ou protester. Fujita entre sous les applaudissements d'une salle comble... cette fois-ci. Il commence par ses deux bis de la veille : une Valse et une Méditation de Tchaïkovski qui lui permettent de caresser le clavier comme s'il était une étole de soie. C'est joli, supérieurement réalisé, parfaitement mis au point, mais cela manque quand même un brin de projection.

Est-ce la tension née des circonstances, est-ce l'acoustique plus sèche que celle de la Salle de la Grande Guilde, mais son jeu dans la sonate de Mozart n'a plus le flou qui nous avions noté. Le pianiste met toujours beaucoup de pédale mais les sons ne se mélangent plus, cependant que sa sonorité diaphane et la fluidité de son esthétique s'imposent tout autant que l'on regrettera, mais beaucoup moins que la veille, que son chant ne soit pas assez soutenu dans l'Adagio. On remarque en outre cette fois-ci que la grande modulation tragique du mouvement est émoussée par une intériorité excessivement pudique. Mais quelle beauté quand même que ce jeu si personnel et sincère, si pianistiquement élaboré, et sans jamais le moindre effet racoleur !

Les Brahms seront eux aussi plus affirmés, plus nets de découpe, plus projetés que la veille, mais tout aussi souples et parfois surprenants : quand Fujita fait sonner un accord grave, il semble que dix contrebasses attaquent à l'unisson. C'est saisissant ! Quant à la Sonate de Strauss, Mao Fujita ne nous persuade pas d'en faire une œuvre de chevet. Mais quitte à la jouer, autant le faire avec ce charme et ce raffinement gracieux. Beau succès... Mais quelque chose nous dit que si Fujita avait joué une autre œuvre, le triomphe était assuré. Et à son âge, on a plus d'un programme de récital dans sa besace... ou c'est à désespérer.


Le voyage d'Alain a été pris en charge par le Festival de Musique de Riga Jurmala.

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