L'Orchestre Symphonique de Mulhouse proposait, en mars, un concert de musique française : Ravel, Saint-Saëns, Boulez, Massenet, avec une présentation éclairante du musicologue Mathieu Schneider. On pouvait ainsi saisir les grandes caractéristiques de la "musique française" : place de la danse depuis la musique de Cour, mise en valeur, à partir de la Révolution, d'un patrimoine fondateur de l'idée de peuple (français) quoi qu'on puisse penser aujourd'hui de certains contenus (orientalisme inspiré par la colonisation, évocation des régions de France, renouveau du chant grégorien …). Sans omettre le métissage avec les autres musiques européennes aux XVIIIe-XIXe siècles (un "axe" Paris-Leipzig puis Paris-Bayreuth), le musicologue insistait sur une composante essentielle de la musique française au XIXe siècle : la nouvelle conception de l'orchestration, avec Berlioz puis avec les organistes-compositeurs tel Saint-Saëns. On sait quelles affinités ont lié Liszt à ce milieu.

Jacques Lacombe © Julie Skarratt
Jacques Lacombe
© Julie Skarratt

C'est donc une illustration de l'influence amplement française sur le compositeur de la Faust-Symphonie que l'on peut percevoir dans le programme du récent concert de l'OSM. Cet ouvrage reste en retrait sur le plan de l'orchestration par rapport à la Symphonie Fantastique mais, clairement, la Faust-Symphonie entretient une parenté avec elle. Liszt dédie d'ailleurs l'œuvre à son ami Berlioz. Leur idée commune de musique à programme (symphonies à programme, poèmes symphoniques) marque profondément le Liszt de Weimar. Et s'il convoque ici les personnages centraux de Goethe, ce choix doit également beaucoup à Berlioz (Damnation de Faust) ainsi par ailleurs qu'à Wagner dont Liszt songe à prolonger la Faust-Ouverture.

L'orchestre aborde une pièce complexe et grandiose qui décrit, 1h 15 durant, les rôles symboliques et psychologiques de Faust, Marguerite, Méphistophélès. Interprétation globalement convaincante des solistes et pupitres (mention particulière pour les bois continuellement sollicités). L'exposition, en ouverture, du premier thème qui réapparaîtra tout au long non seulement de cette première partie (Faust), mais de l'œuvre entière fait entendre les célèbres arpèges de quintes augmentées à la tonalité indécise autour desquels s'articule toute la symphonie. Ils apparaissent d'abord (volontairement ou non ?) comme manquant quelque peu d'assurance aux cordes tandis qu'ils seront ensuite régulièrement rappelés avec de plus en plus de clarté. Après les tutti de l'allegro agitato ed appassionato menés avec un peu de rudesse, les cordes, dialoguent de manière fine et séduisante avec les bois, évoquant l'amour entre Faust et Marguerite ; brève mais superbe intervention de l'alto soliste répondant aux cors. C'est au final de cette première partie que l'orchestre atteint son meilleur niveau de cohésion et de profondeur encore que (question de tempo, de timbres ou d'équilibre des masses sonores ?) le degré de solennité du thème héroïque semble un peu au dessous de ce que font ressortir parfois d'autres interprétations.

La seconde partie (Gretchen / Marguerite) fait place immédiatement après les premières mesures à la belle sonorité et à l'expression d'une authentique intériorité confiées aux deux solistes hautbois et alto. Le ton est ainsi donné pour toute cette partie. Toutefois, si chaque instrument donne le meilleur, on peut attendre une fusion encore un peu plus achevée de l'ensemble. Il s'en faut toutefois de si peu pour y parvenir que l'orchestre semble progresser dans cette voie à mesure que, sous la direction d'un chef volontaire et très présent, on s'achemine vers la grande partie conclusive.

Troisième et dernière partie (Méphistophélès), particulièrement riche sur les plans rythmique et harmonique. Des effets étonnants sont rendus ici avec un indéniable brio. Les staccatos de l'allegro vivace, ironico sont précis et saisissants. Les tutti, dans un ensemble impeccable, laissent nettement apparaître les leitmotivs de l'œuvre avec leurs déformations aussi singulières que frappantes, illustrant l'entreprise méphistophélique de destruction. A la satisfaction du public, l'orchestre et son chef font preuve d'une notable maîtrise des chromatismes, des intervalles et accords surprenants, des pizzicatos, de la complexité des tempos voire de la polyrythmie qui abondent. La fugue diabolique entraînant Faust dans son mortel tourbillon puis le contraste avec le retour de l'évocation apaisante de Marguerite ne manquent pas d'impressionner.

L'Apothéose de Marguerite et par suite, la rédemption inouïe de Faust par la grâce de « l'Éternel Féminin » parachèvent l'ouvrage en un chant magnifique et grave sur les paroles finales du second Faust de Goethe, appelant au dépassement d'une condition humaine sans idéal. Le chœur d'hommes s'unissant à l'orchestre et au ténor assure parfaitement sa partie (Chœur de Haute-Alsace associé permanent de l'Orchestre symphonique de Mulhouse, composé des meilleurs choristes amateurs de la région et dirigés par Bernard Beck ; renfort de la Chorale Alliance de Mulhouse dont la permanence depuis près de 100 ans, son haut niveau d'exigence et la qualité de son chef, Patrick Luetolf sont reconnus). Le ténor, Marc Laho surplombe l'ensemble de sa voix claire et puissante, avec une belle aisance qui aurait sans doute encore gagné à se détacher davantage de la lecture de la partition.

***11