Difficile exercice que celui du drame lyrique pour deux Prime Donne qu’est Maria Stuarda. Il ne fallait pas moins que le talentueux duo constitué de la soprano lettone Marina Rebeka et de sa sœur de scène l’italienne Carmela Remigio pour rendre ses lettres de noblesse à ce modèle de bel canto qui n’avait pas été donné sur les planches de l’Opéra de Rome depuis 2006. 

© Yasuko Kageyama | Opera di Roma
© Yasuko Kageyama | Opera di Roma

Ayant fait ses débuts en tant que reine d’Écosse en janvier dernier dans une version de concert à l’Opéra National de Lettonie, Marina Rebeka maîtrise déjà parfaitement les complexités du personnage. Souvent applaudie pour son jeu d’actrice, la soprano ne déçoit pas son public avec une Maria Stuarda grandiose autant dans les arias où elle déploie avec aisance la beauté de sa voix de colorature, que dans les scènes d’ensemble où ses interactions avec les autres solistes se font avec expressivité et sincérité.

Carmela Remigio quant à elle incarne pour la première fois Elisabetta, la reine ingrate et impure qui condamne sa sœur à l’exécution. Elle clôt ainsi la trilogie des reines Tudor de Donizetti – elle était Anna Bolena en novembre 2015 au théâtre Donizetti de Bergame et a également interprété Elisabetta dans Roberto Devereux –  et est ici une reine d’Angleterre touchante et humaine, ce qui n’est pas de coutume pour un rôle où l’on s’attend à plus de rudesse et de froideur dans l’expression.

Bien qu’emporté par la confrontation de ces deux reines, l’opéra permet aussi aux seconds rôles de s’illustrer. Le ténor Paolo Fanale (Roberto Conte di Leicester) est superbe dans l’air « E d’amor l’immagine » bien que l’ensemble de ses prestations soit inégal et qu’il soit parfois couvert par l’orchestre. Marina Rebeka et Carlo Cigni (Giorgio Talbot) forment un émouvant duo dans le deuxième acte transmettant la douceur et l’affection que se portent les deux personnages. Les interventions de la basse à l’amplitude et aux nuances plus contenues que celles de la soprano viennent apaiser les élans de la colorature, puissants mais toujours maîtrisés.

Marina Rebeka (Marie Stuart) © Yasuko Kageyama | Opera di Roma
Marina Rebeka (Marie Stuart)
© Yasuko Kageyama | Opera di Roma
Une mise en scène équilibrée entre des costumes d’époque, pourtant sans fioriture, et un décor moderne, offre au public un cadre visuel neutre et intemporel où les personnages et leurs tempéraments occupent toute la visibilité. Simple et épuré, le décor est constitué d’éléments choisis pour leur symbolique appuyant l’intrigue sans pour autant l’alourdir. Au fond de scène rouge sang du premier acte succède le noir abyssal du deuxième acte, nous menant progressivement de la violente jalousie à la mort. À la surprise du public, la partie supérieure de ce fond de scène se soulève pour révéler en surplomb le chœur au grand complet dans la première scène de l’opéra ; puis il se transforme en forêt entourant la prison de Maria grâce à des effets d’ombrages à la fin du premier acte, avant de s’effondrer dans un bruit sourd faisant sursauter toute la salle au milieu du deuxième acte et de révéler l’échafaud où la hache du bourreau attend déjà sa victime.

Plus discrets, d’autres éléments ajoutent des signifiants visuels à l’intrigue. Placée au centre de la scène, une estrade carrée permet une mise en scène fine de la condition psychologique des personnages par la position que chacun d'eux occupe vis-à-vis de ce promontoire, symbole du pouvoir. Les cierges, fraîchement allumés dans les appartements d’Elisabetta, sont presqu’entièrement consumés dans ceux de Maria, symboles d’une vie qui va bientôt s’éteindre elle aussi. Au lourd fauteuil de velours rouge d’Elisabetta s’oppose le prie-Dieu en bois de la pieuse reine d’Écosse qui s’y agenouillera pour sa dernière prière. Les magnifiques costumes de Maria et d’Elisabetta bénéficient aussi du contraste avec la sobriété générale de la mise en scène : à côté des habits noirs d’Anna, la robe blanche et les gants rouges de Maria se découpant sur un fond également noir offrent un tableau très visuel pour la dernière scène de l’opéra.

Cette scène finale est une véritable réussite autant sur le plan de la mise en scène que sur celui de la performance des solistes, du chœur et de l’orchestre. Tous les choristes s’agenouillant un à un, Maria Stuarda demeure seule debout au centre de la scène, avec les pizzicati des contrebasses et la mélodie de la harpe comme seuls compagnons lors de ce moment de parfaite adéquation entre musique et scénographie.