Incarnant respectivement Maria Stuarda et Elisabetta, Patrizia Ciofi et Karine Deshayes étaient très attendues pour incarner les reines ennemies de la Renaissance anglaise. Cette après-midi les deux cantatrices ont offert aux oreilles du public avignonnais deux portraits féminins singuliers et absolument touchants. Présentée en version de concert cette Maria Stuarda a ainsi largement tenu ses promesses.

Patrizia Ciofi © Jorge Rodriguez Norton
Patrizia Ciofi
© Jorge Rodriguez Norton
Comment parvenir à rester objectif avec Patrizia Ciofi quand son interprétation de la reine d’Écosse déchue nous serre le cœur et nous bouleverse autant ?

Car qui d’autre qu’une Patrizia Ciofi peut offrir au public une telle leçon de musique à l’occasion de chaque phrase musicale ? Son usage des nuances, d’une incroyable subtilité, ses phrases infiniment musicales et réfléchies ainsi que sa théâtralité et son rapport très intime à son texte, la rendent toujours plus touchante dans les rôles de victime. Tout l’acte trois lui offre l’occasion d’abattre ses dernières cartes et de bouleverser l’auditoire lors d’une prière incroyablement nuancée. Pendant le final, certains aigus tenus et magnifiquement placés finissent pas achever l’enchantement.

Alors oui, pour être totalement objectif, il faudrait évoquer le voile qui vient affecter la pureté de ses aigus. Il faudrait relever la tension de ceux-ci, parfois à la limite du cri. Il faudrait évoquer le manque de souplesse affectant l’agilité du « Nella pace » au premier acte.

Mais force est de constater que si Ciofi ne nous a pas offert une irréprochable leçon de chant, la si belle leçon de musique qu'elle nous a donné, sa maîtrise du style bel cantiste et son intelligence musicale nous ont bouleversés. Osons le dire, elle s’avérait d’autant plus touchante que sa fragilité était cette après-midi perceptible.

À la fois très fine musicienne et superbement en voix, Karine Deshayes, qui effectuait sa prise de rôle, s’avère cette après-midi absolument irréprochable. Jamais simple furie vengeresse, elle offre un portrait plus riche et intéressant et donc plus touchant d’Elisabetta. La femme blessée et jalouse apparaît ainsi superbement. La voix très saine donne à entendre des aigus d’une parfaite justesse et d’une projection largement maîtrisée. Dès son air d’entrée, la mezzo française marque par un chant et une musicalité dont les qualités sont nombreuses : souffle tenu, agilité des vocalises, style très plaisant et puissance de la voix en font une Elisabetta de tout premier ordre. Espérons que la mezzo renouvellera l’expérience du rôle de la jalouse reine d’Angleterre tant cette prise de rôle s’est avérée saisissante.

Avec un tel duo, la scène de la confrontation lors de laquelle Maria Stuarda lâche une série d’insultes à sa rivale Elisabetta apparaît comme l’un des points culminants de la représentation. Patrizia Ciofi lance les paroles « figlia impura di Bolena » ou le célèbre « bastarda » avec une grande théâtralité. La réponse de Karine Desahyes n’apparaît que plus justifiée et le final de l’acte deux particulièrement réussi.

Reste à évoquer le casting masculin dont les deux rôles les plus graves (Talbot de Michele Pertusi et Cecil de Yann Toussaint) s’avèrent très en voix et plaisants à entendre. Seul le Leicester d'Ismael Jordi, trop fraîchement remis d’une récente maladie, souffre d’un manque de justesse à certaines occasions et d’attaques parfois imprécises.

Comme la réussite d’un opéra, notamment en version de concert, ne repose pas uniquement sur l’excellence du casting vocal, soulignons la très belle performance de l’Orchestre Régional Avignon Centre. Luciano Acocella, très inspiré, propose une direction musicale très soignée allant crescendo jusqu’à l’acte trois où le chœur annonçant la mise à mort de Stuarda s’avère être absolument angoissant. Les solistes de l’Orchestre sont souvent très convaincants. La belle intervention du Chœur de l’Opéra Grand Avignon lors de cette scène ne permet malheureusement pas de combler une prestation relativement imprécise et au volume global assez insuffisant.

Ciofi et Deshayes ont donc, chacune à sa façon, rempli leur mission. Mais qui des deux reines en sort victorieuse ? À en juger par le triomphe qui a accueilli les deux cantatrices lors des saluts, le public avignonnais n’était visiblement pas décidé à choisir. On le comprend !

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