Pour le récital de Marie-Nicole Lemieux, le Wigmore Hall avait des allures de music-hall parisien ; en vedette éclairée au halo, la contralto canadienne a remonté la tradition des plus grands interprètes de la chanson française avec un florilège de mélodies de la Belle Époque, de Fauré à Debussy, en passant par les fleurons moins connus du genre, Guillaume Lekeu, Charles Koechlin et Reynaldo Hahn. Dans un salon où se côtoient aussi les grands poètes de la langue française, Marie-Nicole Lemieux, en hôtesse des lieux chaleureuse, nous présente à cette belle société.

Marie-Nicole Lemieux © Denis Rouvre | Naïve Classique
Marie-Nicole Lemieux
© Denis Rouvre | Naïve Classique

Dès les Mélodies de Venise, le premier grand cycle de Fauré dédié à la princesse de Polignac, nous entrons en profonde empathie avec la chanteuse dont la concentration recueillie et le regard bouleversé évoquent la douleur d’un amour impossible. Si le tempo de la Mandoline est grisant, il y a comme un soupir derrière le sourire, un bleu au cœur qui ne cessera de grandir. Chaque miniature apporte son frisson, tantôt de plaisir, tantôt de détresse, et nous voguons d’un état d’âme à un autre sans que jamais le charme ne se rompe.

On aurait pu s’effrayer de ce piano grand ouvert, surtout dans un univers aussi intime et délicat, et pourtant plus l’on avance et moins l’on regrette cette niche béante ; il ne faut pas d’autre réceptacle à la voix puissante de Marie-Nicole Lemieux dont le lyrisme a pu percer avec un éclat libérateur. C'est peut-être la seule réserve que nous pourrions émettre ce soir : une générosité débordante sature par moments l'acoustique exceptionnelle du Wigmore Hall qui l'aurait amplifiée naturellement. Mais aussitôt contenue, l'émotion n'est en que plus touchante. Surtout que le jeu de Roger Vignoles, limpide et articulé, se fait le parfait miroir de sa partenaire, l’écrin d’un joyau vocal.

Car Marie-Nicole Lemieux a la science de l’émotion. Une interprète hors pair, elle ressent le texte avant de le chanter, lui donne ensuite un timbre dense et charnu, expressif et souple, d’un soutien sans faille. Sa diction trahit un amour du verbe français ; elle habite chaque syllabe, prolonge sensiblement chaque poème en épuisant toutes les ressources de sa clausule, à laquelle elle fait souvent faire de fulgurants tours du monde. En conséquence, la respiration est abondante et sonore, et devient indispensable au voyage ; elle gonfle nos poumons du même oxygène et nous fait ainsi vivre ensemble à la musique, en communion.

Les mélodies de Reynaldo Hahn bercent sans jamais endormir ; presque trop allant, le tempo choisi est fluide et permet à la chanteuse de frôler l'incandescence sur un piano d'une extrême douceur. L'heure est exquise. Auparavant, nous découvrons les Trois Poèmes dont Lekeu a aussi composé les vers ; il y a quelque chose du Spectre de la rose dans le premier numéro, et notre cœur saigne sur la tombe. La ligne vocale est d’une tension toute meurtrie. Mais jamais atteinte par le mutisme de la douleur, la chanteuse est aussitôt plus opératique, libre et insouciante, et son ivresse fait sourire. Les mélodies de Koechlin sont également une mosaïque d’émotions diverses ; du funèbre du Menuet à la bonhomie de la Pêche, Marie-Nicole Lemieux se délecte des ressources musicales du texte. Le jeu pianistique dans L’Hiver, uniquement composé de glissandi, s’essaye aussi au travestissement et l’on jurerait entendre une harpe.

Les Fêtes galantes de Debussy et les mélodies de Duparc portent le voyage à destination. La désolation du Colloque sentimental nous semble insondable, la voix de la chanteuse se dédoublant pour nous faire entendre un couple désuni. Elle va pour cela chercher dans l’extrême grave de son registre d’incroyables notes pâlies par l’amertume. Et c’est comme étranglée par le chagrin qu’elle poursuit dans la nostalgie de L’Invitation au voyage, puis dans les clairs nuages de la Sérénade florentine. Nous languissons avec une distance pudique, jusqu’à ce rappel, vif et mordant, où la contralto forte d’un récital tenu avec maestria chante une Villanelle des Nuits d’été les plus spirituelles jamais entendues.

« Si l’artiste en trouvant ses idées n’a pas senti passer dans son cœur et sur sa chair le frisson de l’émotion, il ne sera jamais émouvant ». Que Duparc n’était à Londres hier soir... Il y aurait ri et pleuré, aimé et souffert. Car la générosité rare et la personnalité solaire de la contralto ont guidé l’âme d’un public galvanisé, et ce dans un univers qui forçait une voix puissante au défi de la retenue et de la fragilité. Avec une telle beauté de réalisation, nul doute, c’est bien une artiste qui s’est exprimée, une artiste qui a frissonné et ému à son tour.