Concert superlatif de Mariss Jansons avec le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks. Sans commune mesure avec ce que l’on a pu entendre par le passé, voici une Cinquième de Mahler qui court aux plus vastes houles de la terre, avec ses criques, ses fantastiques récifs, ses canons d’airain ! Au Théâtre des Champs-Élysées, la formation bavaroise est venue en nombre, afin de jouer l’ouvrage dans ses justes proportions ; il y a désormais un avant et un après.

Mariss Jansons © Marco Borggreve
Mariss Jansons
© Marco Borggreve

Coriolan ouvre sa fable de grandeur : l’attaque violente des cordes donne le ton d’une lecture dense, au souffle gigantesque, à la forme olympique. Provocation jetée à la face du monde, ces grands déchirements livrent passage à une série de silences. Dans un face-à-face palpitant avec l’orchestre, Mariss Jansons tient les musiciens – comme le public – en haleine. Même connaissant Coriolan, il faut savoir s’adapter lorsque la musique débute si crûment. Mais bientôt, le thème en do mineur arrache l’eau à sa fange, et nous voilà parti pour quelque temps dans la haute voltige orchestrale. Exécution qui appelle le même niveau d’éloge que ce qui va suivre.

Jansons offre des contours nouveaux à la Cinquième Symphonie de Mahler, pourtant vue et revue. Le côté très gainé de Toscanini y est présent, sans la raideur. C’est une lecture linéamentée, qui met les mélodies au service d’un dialogue des contours ; en contrepointant les phrasés plus que les thèmes, des correspondances alors inaccessibles s’établissent d’une mesure à l’autre. Le soin porté à l’architecture frontalière est évident : Jansons aimante l’attention vers une vue d’ensemble de l’œuvre.

La Marche Funèbre n’a pas le pathétisme de l’homme portant sa croix. Nul bombardement atomique dans les tutti. Il fallait trouver mieux. Ce soir, le Trauermarsh s’élance, propulsé par un brio lumineux ; la terre semble avoir dépouillé ses graisses pour nous léguer sa concision. Retrait après impact, on ne s’éternise pas sur les arrivées. Jansons établit une précise hiérarchie des fortissimos (trop souvent uniformes), ce qui ne l’empêche pas de retrouver par moment l’esprit cordial et un peu flageolant de la fanfare de village. De manière générale, on reste bien loin de la sophistication.

Le Scherzo éblouit dans une direction « induite » qui fait vivre les timbres individuels ; chaque instrument assume pleinement sa personnalité. Le chef redonne en particulier une place quasi soliste aux percussions, dont on entend distinctement chaque contribution. Fuyant alors toute sensation communautaire, l’orchestre se résorbe entièrement en certains solos. C'est le tout de la partie, non pas la partie du tout : pour un instant, le soliste accueille en lui tout cet univers sensible ; son corps devient monde. Cette qualité essentielle de l’orchestre s’incarne plus précisément dans le pupitre de bois : une limpide flûte, un hautbois à vous tirer des larmes, et enfin, des clarinettes qui ont enfin goût de clarinette ! Même les questions de projection ont été mûries ; l’angle des pavillons obéit à un story-board scrupuleux.

De très loin survient l’Adagietto, non pas naissant de rien, mais dégringolant d’ailleurs. Jansons s’autorise quelques accelerandos de circonstance et des phrasés évanescents. Les effets orchestraux sont clairement assumés, comme ce sul tasto vaporeux. Le balancement irrégulier, un peu fuyant, du phrasé mime le ressac marin. C’est une lecture qui pour être parfois sentimentale, n’en a pas moins de force.

Le Finale, aux airs de Ländler résolument terrien, est une grande péroraison dans laquelle on retrouve, bousculés, certains thèmes de l’Adagietto, mêlés à d’autres refrains joyeusement scandés. L’Allegro giocoso a rarement aussi bien porté son nom ; aux mains de l’officiant, l’orchestre de la radio bavaroise semble jouer, avec un brin de malice, du sceau de sa puissance. Sur les balcons supérieurs, le public s’est tassé contre les rambardes pour mieux voir la musique à l’œuvre. Loin de s’abattre sur le monde, cette cinquième de Mahler dégageait un puissant optimisme.