Après les concerts 100% Prokofiev célébrant les 125 ans de la naissance du compositeur, voici maintenant une cure 100% Rachmaninov, avec le 1er trio élégiaque, la deuxième sonate pour piano, et une série de mélodies pour basse et piano. Pas d’occasion spéciale cette fois, si ce n’est honorer la mémoire et la musique du compositeur qui partage avec Tchaïkovski la place d’honneur dans l’estime des Russes. L’occasion aussi d’entendre Denis Matsuev, maître-d’œuvre de ce concert, pianiste russe le plus populaire avec Daniil Trifonov, concours Tchaïkovsky et charisme obligent.

Denis Matsuev © Pavel Antonov
Denis Matsuev
© Pavel Antonov

Que l’on se le dise, une telle hiérarchie de popularité, si elle serait hors-de-propos ailleurs, est une réalité en Russie. Cela tient à l’esprit russe, qui a besoin d’élire et d’aduler ses héros, en les élevant jusqu’à la figure d’emblème national, au risque d’atteindre le dogmatisme parfois. Aussi, les jours de fête nationale, un culte est-il voué aux concertos de Rachmaninov, expression-même de la grandeur et de la gloire de l’âme russe. Le 1er mai, Trifonov interprétait sous la baguette de Gergiev un 3ème concerto rugissant ; tandis que le 9 mai, День Победы (den pobedy), jour de liesse commémorant la fin de la grande guerre patriotique, Denis Matsuev lui-même interprétait le deuxième concerto, sur une scène installée pour l’occasion dans le grand parc Победы de Moscou, autour d’une foule immense agitant des petits drapeaux aux couleurs de la victoire en regardant sur les écrans géants tantôt les grands gestes du pianiste, tantôt un Gergiev en costard et casquette, censée le protéger du soleil !

Denis Matsuev est décidément un pianiste du spectacle, au sens où tout, dans sa manière de jouer, semble viser le spectaculaire. Que ce soient la manière d’entrer en scène, de saluer, de s’asseoir en relevant sa queue de pie, de commencer aussitôt, la sûreté, la technique infaillible, les tempi, la détermination, la puissance sonore, l’amplitude de ses gestes, les fins de morceaux toujours fougueuses… tout va dans le sens du brio, jusque par une sensibilité sur-exprimée. Sur-expressivité qui sera patente dans le deuxième mouvement de la deuxième sonate pour piano. Mouvement d’une grande tendresse, d’une grande sérénité. Mais le pianiste semble vouloir ici éviter toute complaisance dans l’immobilité, si bien qu’il cherche à donner du mouvement par une sur-expression qui arrive trop tôt, ne laissant pas la paix s’installer. Une mer sans cesse agitée, qui ne trouve son repos que dans l’instant qui sépare deux vagues. Tout est relief, comme par peur de la platitude. Si cette conception musicale est critiquable, et serait une aberration dans la musique française, elle n’en demeure pas moins passionnante, surtout dans une musique aussi dense émotionnellement que celle de Rachmaninov.

Que certains qualifient Matsuev de bourrin, cela se comprend. La balance entre finesse et grands effets penche ostensiblement vers les grands effets, qui sont d’une efficacité redoutable. On comprend pourquoi Matsuev ait assuré le concert du 9 mai, plutôt que Trifonov par exemple. Dans le troisième mouvement de la sonate, la nervosité du pianiste fait penser à un pantin en bois, qui bouge. Assurément, Matsuev est un pianiste généreux, qui ne joue pas pour lui d’abord, mais pour le public.

Précédant la sonate pour piano, le 1er trio élégiaque est l’occasion d’entendre le violoniste Gayk Kazazyan et le violoncelliste Alexander Ramm. Œuvre au grand lyrisme, écrite par un compositeur de tout juste 19 ans. Sur un fond brumeux de corde, le piano déclame un thème d’une douleur et d’une beauté brûlantes, bientôt repris par un violoncelliste au son large et un violoniste remarquable dans la conduite des phrases. L’expression est par moment trop forcée, mais sert la dimension passionnée de l’œuvre. Finissant par une marche funèbre, le son agonise en murmurant sa douce plainte, pour laisser l’auditeur seul, dans un paysage désolé.

En deuxième partie du concert, un récital piano-chant avec la basse Mikhail Petrenko. Au programme, une vingtaine de mélodies sur des poèmes de Lermontov, de Fet, et d’autres poètes moins connus en France, comme Minsky ou Tiouchev, ainsi qu’une petite perle : une mise en musique par Rachmaninov d’une de ses lettres adressée à Stanislavsky, avec tout le contenu formel de la lettre, y-compris le PS. Mikhaïl Petrenko, populaire en Russie, est une basse remarquable, tant pour ses talents vocaux que théâtraux. Dans des mélodies comme « В молчаньи ночи тайнон » (v moltchani notchi taynon – Dans le silence secret de la nuit), il sort des aigus à fleur de peau, tandis que dans « я опять одинок » (ya apiat adinok – Je suis encore seul), il prend une expression intense et passionnée.

Un bain de Rachmaninov, contrairement à un bain de Prokofiev, peut faire l'effet, s'il n'est pas bien pensé, d'un banquet de fromages : l'intensité et la richesse des goûts peuvent vite amener le palais à saturation. L'intelligence du programme de ce concert est de ménager dans la seconde partie l'intensité lyrique et la passion qui regorgeaient dans le trio comme dans la sonate. Aux atmosphères variées, les mélodies sont moins éprouvantes émotionnellement que ne l'étaient les deux autres œuvres. Et Denis Matsuev se montre plus sage. 

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