Alexandra Deshorties (Médée) © GTG / Wilfried Hoesl
Alexandra Deshorties (Médée)
© GTG / Wilfried Hoesl
Le mythe de Médée, d’après Euripide, Sénèque et Corneille, réinterprété par Luigi Cherubini, et incarné par la Callas, à la scène ou à l’écran… beaucoup de mythes pour une soirée !

Médée, fille d’Aetes, roi de Colchide et d’Idye, aidée de ses pouvoirs magiques, permet à Jason de s’emparer de la Toison d’or dans le sang. En remerciement, Jason lui propose de l’épouser… Markos Zafiropoulos dans La Question féminine, de Freud à Lacan : la femme contre la mère (2010) dira « Médée est une fille qui, pour devenir une femme, doit se débarrasser des hommes de sa famille comme toute fille œdipienne, sauf qu’elle le fait de manière barbare… »

Toute amoureuse de son Jason, Médée vivra quelques années de bonheur, donnant deux fils à la lignée. Malheureusement l’amour est volage et Jason l'abandonne pour Glauce, fille de Créon, roi de Corinthe. Il lui ordonne donc de quitter son royaume et ses enfants. Il n’en fallait pas plus pour mettre le feu à notre brave sorcière…

Et c’est dans cette ambiance de noces, un brin mal engagées, que nous plongent Christof Loy et sa mise en scène simple et efficace. Un décor unique avec des jeux de parois coulissantes, modifie l’espace et offre une vision simple et limpide de l’action. Nous sommes au théâtre, témoins impuissants - tout comme l’orchestre placé au niveau du plateau - de la tragédie de cette femme jalouse et embrasée par la haine et la passion, errant avec son sac noir, évoquant le fardeau de son âme blessée.

Les enfants sont de jeunes ados qui s’amusent en skate dans les salles du palais, Glauce (Grazia Doronzio), promise à Jason, en pleine séance d’essayage de sa robe de mariée, est inquiète, la Toison d’or et le trésor de Colchide sont le fait de Médée… Elle craint sa vengeance.

Grazia Doronzo (Glauce), Johanna Rudström (Styliste), Magdalena Risberg (Assistante) © GTG / Wilfried Hoesl
Grazia Doronzo (Glauce), Johanna Rudström (Styliste), Magdalena Risberg (Assistante)
© GTG / Wilfried Hoesl
Mais rien n'y fera, Médée nous est dévoilée comme une femme blessée, meurtrie, anéantie, livrée à ses démons funestes et Néris, incarnée par la splendide Sara Mingardo, comprendra en amenant une dernière fois les enfants à Médée, que celle-ci est prête au pire… Le cadeau des noces de Glauce est une robe et un diadème empoisonnés… Jason, dévasté par la perte de son épouse, attise encore la douleur et le désespoir de Médée qui, inexorablement, commet son meurtre ultime ; Christof Loy nous dévoile à cet instant la femme, plus que le mythe.

Incarnée sur les planches comme devant les caméras dans la version de Pasolini, la Callas hante quelque peu le jeu de notre Médée, Alexandra Deshorties (remplaçante de dernière minute de Jennifer Larmore), avec ses grandes mains maigres et vengeresses…  La respiration et les essoufflements de la chanteuse appuieront un brin systématiquement ses emportements et ses désespoirs, cependant une vraie force tragique émane d’elle et on ne peut qu’être touché par son implication totale dans son jeu et son chant incandescent. À ses côtés Andrea Carè campe un Jason plus convenu, à la belle voix puissante  et timbrée, mais au jeu un brin stéréotypé. Créonte est interprété par Daniel Okulitch dont j’ai regretté le manque de projection, fabriquant un peu du « joli son »… Dommage.

Le chœur, très en forme, malgré des costumes parfois bien laids, ponctue l’action de ces personnages mythiques et ne démérite pas, bien au contraire. Beau son, belle homogénéité, plus en valeur que dans le récent Requiem de Verdi, il bénéficie certainement du décor de bois qui crée une caisse de résonance ainsi que de l’effectif réduit de l’orchestre.

Reste la magnifique Neris de Sara Mingardo, dont le timbre chaud, la projection royale, ainsi que la sensibilité nous offre, à mon sens, le plus beau moment musical de la soirée interprétant un « Solo un pianto » divin, avec le soutien d’Afonso Venturieri, basson solo de l’Orchestre de la Suisse Romande. Sensibilité effleurée de cette introduction magnifique au basson, les deux artistes faisant émerger une émotion juste et profonde, appuyée par le sentiment d’un vrai duo, aidé certainement par cet orchestre quasiment sur le plateau. Chapeau bas !

© GTG / Wilfried Hoesl
© GTG / Wilfried Hoesl
L’Orchestre de la Suisse Romande jouant en très petite formation est en grande forme : les souffleurs sont splendides - la flûte de Loïc Schneider, Christopher Bouwman, nouvel hautboïste soliste, ainsi que la finesse des deux cornistes, Jean-Pierre Berry et Pierre Briand. Même si aucun musicien n’en est responsable, et que le son et la cohésion sont préservés, j’ai regretté le nombre si réduit de cordes qui a quelque peu bridé les possibilités expressives de l’ensemble sous la direction attentive de Marko Letonja.  

En somme, courez au Grand Théâtre de Genève, le spectacle vous comblera !

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