Des réfugiés anonymes rejetés sur la plage d’un luxueux complexe hôtelier : ainsi l’enfer surgit-il à l’improviste aux portes du paradis terrestre. Une réalité comme une autre à Lampedusa, du moins dans l’univers fictif que Dimitri Verhulst a choisi pour cadre de son premier livret d’opéra. Un langage coloré qui masque tout sauf les vulgarités de la bourgeoisie autoproclamée : c’est loin d’être le seul contraste sur lequel surfe Bosch Beach.

Vasco Mendonça © Vasco Mendonça
Vasco Mendonça
© Vasco Mendonça

L’écriture musicale est elle aussi caractérisée par un champ de tension qui va de la sinistre bande son du film d’horreur au joyeux pastiche. Du cauchemar au disco, des bruitages à la salsa : le compositeur Vasco Mendonça se contente de juxtaposer les extrêmes – précisément à l’image de notre monde actuel, insinue Verhulst. La présence de cadavres sur la plage est une raison valable pour écrire une lettre acerbe au directeur de l’hôtel. Avec pour objet : remboursement des deniers. Car même les ébats sexuels n’ont d’intérêt que s’ils suturent le trou du budget.

Sexe, boisson et fanfaronnade sont les drogues d’un trio de brutes déchaînées. Elles découragent l’empathie, car même dans les chaussures d’autrui, chacun doit veiller à se frayer son propre chemin. Ils rompent la monotonie de leurs vacances par la routine d’un érotisme écervelé. Quand pointe le moment de se dire au revoir, ils tempèrent leur vague tristesse par l’illusion que leurs vacances, l’année prochaine, seront encore meilleures. Même formule, mais sans Heineken, s’il vous plaît.

Au-delà de la musique et le contenu, il existe bien sûr aussi un lien formel à l’univers de Jérôme Bosch. Les employés de l’hôtel sont d’étranges créatures dépourvues de toute notion morale. De même que les toiles du peintre du XVe siècle puisent leur effet dans l’évidente hégémonie du mal, la mise en scène de Kris Verdonck est intense car dénuée de toute sensibilité éthique. L’esthétique du mécréant est célébrée à pleins poumons : tant dans les textes scabreux, la langue délicate de Verhulst, que sur scène où les cadavres sont tout simplement relégués parmi les déchets, à la manière d’objets absurdes.

Les costumes d'Eefje Wijnings et d'Andrea Kränzlin © Kurt Van der Elst
Les costumes d'Eefje Wijnings et d'Andrea Kränzlin
© Kurt Van der Elst

Verdonck pousse le contraste à outrance : entre épicurisme décadent et pur dégoût, avec une sorte de phallus gonflable emblématique, tandis que Verhulst donne libre cours à un jargon d’ivrogne. Mendonça s’en tient à un langage de composition hybride, empêchant l’établissement d’un climax franc. De plus, quelques choix artistiques nuisent au résultat final. Ainsi, il suffit de cinq minutes de spectacle pour comprendre que l’impasse omniprésente tiendra lieu de métaphore de la situation implacable – dans divers parfums et couleurs, il est vrai. Par ailleurs, le langage de Mendonça stagne. Le compositeur a beau se confronter aux extrêmes, sa manière de procéder est stéréotypée. C’est de la musique contemporaine glacée, morte avant même que l'ensemble réputé Asko|Schönberg et le chef d’orchestre Etienne Siebens aient pu y insuffler une âme.

Pour finir, une bonne partie de l’impertinence raffinée de Verhulst est perdue dans la traduction anglaise ; elle est loin de posséder la richesse sonore du bain linguistique que l’écrivain avait en tête. Un ensemble de qualité, un trio de chanteurs engagé et de jolis décors et costumes ne parviennent pas à hausser l'opéra au niveau du peintre. Les tableaux de Bosch sont une explosion orgiaque de fantaisie, un défi de la passion esthétique via la maîtrise esthétique. Bosch Beach, au contraire, piétine sur place. Si beauté de la laideur il y a, elle est au moins deux fois plus spectaculaire sur toile que sur scène.