Rarement l’on aura vu la scène de Gaveau affublée de quatre pianos trônant majestueusement, alignés deux à deux, disposés selon une parfaite symétrie centrale. L’austérité souveraine qu’inspire une telle vision est trompeuse et s’évanouira dès l’arrivée des musiciens. Hélène Mercier, Ferhan Önder, Cyprien Katsaris et Janis Vakarelis : quatre pianistes passionnés, amis et complices, qui s’unissent ce soir en mettant à contribution leurs 40 doigts sur les 352 touches blanches et noires pour nous offrir un florilège de tubes de la musique classique, agrémentés de quelques surprises. Ce projet est porté par Cyprien Katsaris dont on connaît la gourmandise, sinon la boulimie, pour les transcriptions, arrangements, et toutes sortes d’explorations de contrées délaissées plus ou moins licites… Au programme : de la bonne humeur, beaucoup de générosité, et surtout un plaisir communicatif du partage.

Hélène Mercier, Janis Vakarelis, Cyprien Katsaris et Ferhan Önder © Rozenn Douerin pour www.bertrandferrier.fr
Hélène Mercier, Janis Vakarelis, Cyprien Katsaris et Ferhan Önder
© Rozenn Douerin pour www.bertrandferrier.fr

Si les quatre pianistes permutent leurs places tel un jeu de chaises musicales, chacun garde son rôle, sa singularité dans le quatuor. Cyprien Katsaris est assurément le maître d’œuvre, celui qui coordonne, s’assure que tout son monde est prêt, donne le tempo, insuffle les élans, celui qui se tourne autant que possible vers ses acolytes, ses yeux malicieux interpelant les regards, cherchant la connivence. De ce quatuor impromptu, Ferhan Önder est avec Katsaris l’un des piliers dynamiques. Sa belle présence et son sourire se subliment dans son jeu ; un jeu sûr dont la prégnance et l’intelligence donne du galbe, imprime des courbes, sculpte des reliefs. Tantôt innervant d’ardeur la texture sonore tantôt tapissant l’espace de tissu ouaté, elle confère au rendu final une clarté et une intelligibilité remarquables. Si Hélène Mercier tient un rôle moins structural, elle s’exprime en coloriste sensible à l’équilibre des teintes tout autant qu’aux inflexions de la ligne, avec toujours l’élégance qui la caractérise. Gommant tel trait pour en souligner tel autre, elle témoigne une attention presque filiale à la qualité des phrasés. Son jeu a la noblesse de la tâche et l’humilité du partage. Janis Vakarelis se fait plutôt discret mais n’en est pas moins un élément essentiel dans l’équilibre général.

C’est dans une transcription par Carl Burchard de l’ouverture de Tannhaüser que s’ouvre le concert. Il y a à travers toute la solennité de cette pièce wagnérienne une lumière, celle du destin tout aussi irrémédiable que porteur d’espoir, qui perce progressivement jusqu’à l’éblouissement. Si les couleurs des pianos peinent à convaincre dans la première partie tant cette lumière est redevable les coloris des cordes frottées, la transcription prend plus de sens lorsque l’espace sonore s’élargit. Les aigus que Janis Vakarelis parsème selon une régularité métronomique participent de la dimension orchestrale. En cette fin mars Le Printemps nous appelle, celui des Quatre saisons de Vivaldi. La transcription de Nicolas Economou reste fidèle à l’esprit originel. Difficile pourtant d’être totalement convaincu par l’« Allegro » initial, les élans ne semblant pas toujours naturels, quelque peu figés par l’inertie de la formation, et agrémentés de légers décalages qui les font chanceler. Le « Largo » est nettement plus poétique, et l’on se doit de saluer la grâce touchante, délicate mais intense que Hélène Mercier confère à la mélodie. Après une Marche de Rakoczy traversée par la virtuosité débridée de la transcription d’Auguste Horn, le moment fort de la première partie de ce concert est la Fantaisie sur Carmen de Bizet dans une superbe transcription d’Achilleas Wastor. Quel plaisir communicatif de les entendre célébrer ces fameuses mélodies dans une complicité rieuse, de la sensualité troublante de « L’amour est enfant de bohème » jusqu’au hiératisme olympien de la « Marche des rois ». Bravo à Ferhan Önder qui injecte une verve motrice sur laquelle Cyprien Katsaris s’amuse délicieusement !

La deuxième partie de concert débute avec le Boléro de Ravel dans la transcription de Jacques Drillon présent dans la salle. C’est Hélène Mercier qui, imperturbable, ouvre l’ostinato rythmique, puis au tour de Janis Vakarelis d’égrainer cette insatiable mélodie selon une retenue savoureuse à souhait. La transcription est soucieuse de faire circuler les rôles et les thèmes de piano en piano, elle y parvient excellemment. Sous l’entêtement obsessionnel du rythme et la lancinance du thème, une ivresse se fait jour, une griserie émerge, jusqu’à l’exultation qui amène Cyprien Katsaris à utiliser ses poings. Dans le fameux Libertango de Piazzolla transcrit par Achilleas Wastor, Ferhan Önder semble être dans son élément, conférant au rythme un rebond particulièrement entraînant qui nous grisera malgré quelques inégalités dans le traitement des thèmes. Enfin, c’est une bouffée d’optimisme et de désinvolture qui parcourt la Suite de Zorba signée Mikis Theodorakis et transcrite par Wastor. Il y a de quoi évoquer Gottschalk dans les effets utilisés ainsi que dans l’alternance de la tendresse et de la démonstration.

Les musiciens nous offrent en bis le délicieux Galop-Marche de Lavignac, et c’est le sourire aux lèvres, ragaillardis, que l’on ressort du concert.

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