On était loin de l’affluence des grands soirs ce jeudi au Théâtre des Champs-Élysées. Pourtant, le menu était des plus prometteurs avec, en plat de résistance, la Messa di Gloria de Giacomo Puccini. En complément étaient proposées une autre œuvre de jeunesse de Puccini, le Capriccio Sinfonico, ainsi que l’Idylle de Siegfried de Richard Wagner. Pour servir ce programme, un plateau de choix : l’Orchestre National de France, sous la baguette du Directeur musical de l’Opéra de Wallonie, Paolo Arrivabeni, le Chœur de Radio France et deux étoiles montantes de la scène lyrique européenne, le ténor Saimir Pirgu et le baryton Florian Sempey.

Florian Sempey © Pierre Virly (Petrus)
Florian Sempey
© Pierre Virly (Petrus)

Composé en 1883 par un Puccini alors âgé de vingt-cinq ans, le Capriccio sinfonico témoigne déjà de la volonté du jeune compositeur de faire évoluer la tradition italienne de la mélodie pour l’amener vers plus de modernité. Le travail de précision de Paolo Arrivabeni met très clairement en évidence les influences, essentiellement wagnériennes, qui animent Puccini dans sa démarche. Pour cela, il peut notamment compter sur des cuivres particulièrement brillants.

En miroir du Capriccio, nous est proposée l’Idylle de Siegfried, composée par Richard Wagner en 1870 pour l’anniversaire de Cosima, sa seconde épouse. Cet « hommage symphonique » reflète la période de bonheur vécue par le Maître dans son exil suisse de Tribschen et sa jeunesse retrouvée grâce à la naissance de son fils Siegfried. Outre les thèmes empruntés à la deuxième journée du Ring, l’Idylle fourmille d’allusions intimes : ainsi, sous la forme d’un solo de hautbois, on y retrouve une berceuse allemande, « Schlaf, Kindlein, Schlaf », liée à Eva, la fille aînée des Wagner.

Le parallèle entre les deux œuvres symphoniques est certes pertinent, mais malheureusement, l’exposé très linéaire et didactique qui nous est offert ici ne laisse guère s’exprimer l’émotion. Tel est d’ailleurs le principal reproche que l’on peut adresser à l’orchestre pour l’ensemble de la soirée. Certes les phrases musicales sont articulées avec beaucoup d’application et de précision, mais, à travers des couleurs tièdes et même certaines longueurs, on ressent un manque d’audace et d’engagement.

La Messa a quattro voci fut composée par Puccini en 1880 pour son examen à l'Istituto Musicale Pacini de Lucques. On la connaît surtout sous le titre apocryphe de Messa di Gloria, mais il s’agit bel et bien d’une messe complète, puisque, outre le Kyrie et le Gloria, elle comporte également un Credo, un Sanctus et un Agnus Dei. Elle ne fut représentée qu’une fois du vivant du compositeur, pour n’être reprise que beaucoup plus tard, en 1952. C’est une œuvre pleine d’énergie, de fougue, de luxuriance. Et ce soir, cette vivacité, c’est essentiellement aux voix que nous la devons. Le Chœur de Radio France est d’une très belle homogénéité. Il fait se succéder avec une égale précision le recueillement (Kyrie) et l’exaltation (Gloria). Une mention spéciale est à décerner aux basses, qui sont au chœur ce que les cuivres sont à l’orchestre, à savoir les vecteurs principaux de l’émotion et de la ferveur. Les violons attaquent le Kyrie tout en retenue, mais de la retenue à la froideur, il n’y a qu’un pas, que l’orchestre franchit à plus d’une reprise. Le Gloria in Excelsis Deo voit heureusement se libérer les énergies, et la tension émotionnelle se met en place pour emporter le spectateur « vers le haut ». Dans son ensemble, le Gloria est assez réussi. On eût aimé que l’émotion se prolongeât de façon continue tout au long de la représentation ! Las, ce fut loin d’être le cas. Le Gratias agimus tibi et le Et incarnatus est de Saimir Pirgu sont assez étriqués : les aigus sont serrés, comme si le ténor ne s’autorisait pas à ouvrir suffisamment la gorge. Quant aux graves, ils sont pour certains pratiquement inaudibles.

Pour atteindre la grâce, il faut attendre le Benedictus, absolument sublime, de Florian Sempey. Voix d’or et de lumière, le baryton, dont on parle de plus en plus, délivre une émotion vraie. Les aigus sont limpides et d’une grande souplesse ; la diction et la projection sont parfaites, avec juste ce qu’il faut de solennité. Sur cette lancée, le duo de l’Agnus Dei voit Saimir Pirgu retrouver ses moyens, à quelques petites imprécisions près.

Pour dix minutes – les dix dernières, l’ensemble, chœur, orchestre, solistes, trouve enfin l’osmose qui lui faisait défaut jusqu’alors. On peut certes le regretter, mais il est infiniment préférable de se réjouir d’avoir vécu ce très beau moment, si court fût-il.