Les musiciens du Collegium 1704 ont pris place sur la scène de la basilique depuis un moment. Ils ont soigné l’accord de leurs instruments anciens et prendront le temps de le contrôler à nouveau à l’issue de la première partie, avant le « Credo ». Deux précautions valent mieux qu’une, surtout quand on s’attaque à la Messe en si de Johann Sebastian Bach en clôture des Rencontres musicales de Vézelay. Dans le public, des moines et des moniales ont gagné leurs sièges – le concert vient remplacer leurs vêpres habituelles. Les fidèles spectateurs échangent quelques mots sur le concert de la veille, non sans une légère appréhension : les hauteurs de Vézelay ont atteint de tels sommets avec Les Métaboles que la crainte d’une rechute, dans quelques instants, est légitime. Conscient des enjeux, le chef d’orchestre Václav Luks fait les cent pas en contrebas de la scène. Quelques marches plus haut et deux heures plus tard, il aura la stature d’un géant.

Václav Luks dirige le Collegium 1704 dans la basilique de Vézelay © François Zuidberg
Václav Luks dirige le Collegium 1704 dans la basilique de Vézelay
© François Zuidberg

La première partie du concert est encore tout en contrôle. Le chœur puissant et intense fait du « Kyrie » une grandiose porte d’entrée dans le chef-d’œuvre de Bach. Brassant la mesure de ses mains nues, Luks veille, anticipe délicatement les entrées des différentes voix sans les souligner excessivement, adoucissant l’austérité monumentale de la partition par un phrasé souple. Tendu sur ses deux jambes, le maestro serre la bride pour laisser passer le pupitre des basses ou ménager l’effet d’un crescendo, s'efforçant d'équilibrer les piliers de l’ouvrage sans les alourdir. Les trompettes éclatantes se distinguent par leur légèreté et leur intonation irréprochable dans le « Gloria », la douceur pianissimo du « Qui tollis peccata mundi » est particulièrement expressive mais, dans l’ensemble, la prudence prédomine. Quant aux solos délicats de hautbois et de cor, ils n’évitent pas quelques accrocs.

L’ensemble atteint un tout autre niveau avec le « Cum Sancto Spiritu », en conclusion de la première partie : Luks insuffle à l’ensemble une énergie folle et prend le risque d'augmenter les dynamiques ; les entrées bondissent les unes après les autres jusqu’à une cadence rayonnante.

À partir de cette page, le Collegium 1704 et son chef ne quitteront pas les cimes vertigineuses d’une interprétation de référence, qui tourne le dos à toute forme d’austérité pour assumer la théâtralité de l’œuvre sans toutefois verser dans la grandiloquence. Parfaitement accordé dans l'intonation comme dans l'articulation, le duo des sopranos (« Et in unum Dominum ») bénéficie des couleurs chaudes de l’orchestre en accompagnement, avant un « Et incarnatus » étonnant de tendresse. Les contrastes sont ensuite exacerbés : les archets tranchants du « Crucifixus » glacent le sang avant que Luks n'adoucisse spectaculairement le timbre des cordes, au bord du silence, pour la mise au tombeau.

Le concert n’en est désormais plus un. C’est la vie du Christ qui défile à nos oreilles, avec plus d’éloquence qu’un récit biblique, avec plus de puissance évocatrice qu’une icône. « Et resurrexit » est une fête rendue plus jubilatoire encore par les sourires contagieux que s’échangent les musiciens de l’orchestre ; après un élégant récit du baryton Tomáš Král (« Et in Spiritum Sanctum »), le jeu sans concession des archets passe en un clin d’œil d'une angoisse sourde à l’espérance joyeuse d’une vie après la mort (« Et expecto »).

Le contreténor Alex Potter, au côté de Václav Luks devant le Collegium 1704 © François Zuidberg
Le contreténor Alex Potter, au côté de Václav Luks devant le Collegium 1704
© François Zuidberg

Les dernières cimes ne sont pas les moindres : c’est d’abord le ténor, Ondřej Holub, qui lance un « Benedictus » lumineux sous les reflets de son vibrato léger et serré, magnifiquement secondé par le timbre voilé de la flûte solo. Puis c’est Alex Potter qui délivre un « Agnus Dei » extraordinaire, dans un tempo très lent. Ajoutant à peine, çà et là, quelque relief au dessin mélodique naturel, le contreténor délaisse sa partition, plonge son regard dans les profondeurs de la basilique et entonne une prière bouleversante de sincérité et de sobriété.

La fugue conclusive du « Dona nobis pacem » sonne ensuite comme une évidence où Václav Luks évite admirablement tout accent pompeux. Il faudra un bis – à nouveau « Dona nobis pacem » – pour que la paix revienne réellement sur la colline éternelle. Le maestro saluera en brandissant sa partition. Mais que serait le verbe de Bach sans de tels apôtres ?


Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Rencontres musicales de Vézelay.

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