Esa Pekka-Salonen s’est fait, pour ce mois de mai, l’ambassadeur de la musique française dans le monde. Avec Ravel et Debussy à San Francisco et Chicago, il semble s’être préparé idéalement pour aborder Olivier Messiaen et sa Turangalîla-Symphonie en la donnant trois fois déjà avec le Chicago Symphony Orchestra et Jean-Yves Thibaudet dans les jours qui ont précédé ce concert au Théâtre des Champs Elysées. Pour le concert de ce soir, il s’est entouré du britannique Philharmonia Orchestra, dont il est le chef principal et conseiller artistique, du pianiste Pierre-Laurent Aimard et de Valérie Hartmann-Claverie aux ondes Martenot. Le choix est évidemment judicieux : Pierre-Laurent Aimard a étudié le piano avec Yvonne Loriod (élève puis muse et épouse d’Olivier Messiaen), et Valérie Hartman-Claverie s’est perfectionnée en ondes Martenot auprès de Jeanne Loriod, sœur d’Yvonne.

Esa-Pekka Salonen © Katja Tähjä
Esa-Pekka Salonen
© Katja Tähjä

Nous étions donc en parfaite compagnie pour les quatre-vingt minutes que durent cette Turangalîla-Symphonie, « symphonie » en dix mouvements composée entre 1946 et 1948 : deux spécialistes de Messiaen, un orchestre de 103 musiciens, et cet extraordinaire instrument que sont les ondes Martenot, dont le son planait au-dessus de l’orchestre avec une qualité futuriste et presque irréelle. Cette œuvre ne peut pas laisser indifférent. Les critiques qui ont suivi les concerts américains de la Symphonie vont jusqu’à la qualifier de cacophonie tourbillonnante. « Qui aurait pu penser que l’amour est si bruyant ? » va même dire Lawrence Johnson du Chicago Classical Review. Et il est vrai que nous ressortons de l’audition de ce concert épuisé, comme après un long voyage dans le temps et l’espace. Turangalîla, nous dit Messiaen, c’est « le jeu dans le sens de l’action divine sur le cosmos » et « le temps qui court comme le cheval au galop » : le sens est donc multiple, « chant d’amour, hymne à la joie, temps, mouvement, rythme, vie et mort ». Sur fond de l’histoire de Tristan et Yseult (comprendre son amour interdit pour Yvonne Loriod alors qu’il était encore marié à sa première épouse), les dix mouvements se succèdent. D’inégales longueurs, ils possèdent tous une atmosphère propre et se suivent comme le chapelet immense d’une galaxie musicale aux sens cachés, aux sentiers balisés par des thèmes cycliques, à l’organisation régie par les « déçi-tâla » (modes rythmiques hindous). Cette volonté d’universalité, entre la « brutalité lourde des vieux monuments mexicains », l’organisation rythmique des gamelans balinais ou encore la mythologie européenne, transforme ce concert en jeu vital, où l’esprit se laisse volontiers transporter dans l’angoisse contemplative des harmonies complexes toute en superposition d’accords simples.

Les gestes du chef finlandais démontrent une fois de plus l’étendue de sa palette technique et sensible ; extrêmement dynamique dans les passages « stravinskiens », ample et généreux dans les tuttis, Esa-Pekka Salonen ne se départ jamais de son élégance toute britannique, parfaite pour le son du Philharmonia Orchestra. Il est assez intéressant de constater qu’il y avait dans l’interprétation de Messiaen ce soir un certain hédonisme musical quasiment postromantique qui allait parfaitement avec l’étrangeté de l’objet musical que nous avions sous les oreilles. Il y a du Stravinsky, certes, mais aussi du Copland, surtout dans la célébration finale et euphorique qui nous a fait quitter cette magnifique salle art nouveau avec le sourire aux lèvres et le pied léger et dansant, grâce aux sonorités swing et big band d’un pupitre de trompettistes remarquablement doués. Il y avait dans ce Messiaen particulier une vision grand spectacle qui collait parfaitement avec l’ambition du compositeur telle qu’il l’a expliqué lui-même, en 1963, lorsque l’œuvre a été donnée également au Théâtre des Champs Elysées : « ce bouleversement qui s’opère en vous après de dures années d’un long malheur – la lumière au bout du tunnel. »