Étrange filage que celui entendu mercredi dernier à la Gaveau. Min-Young Lee et Nicolas Stavy n’ont guère en commun si ce n’est qu’ils jouent tous deux du piano : la première gazouillant, prenant régulièrement la pose à son instrument, le second préférant s’offrir une partie de Quintette avec le superbe Quatuor Voce. L’on n’a pas rendu le meilleur service à Brahms en faisant succéder son Quintette en fa mineur à une performance aussi discutable que celle de Mi Young Lee, dont les contre-sens musicaux et les agaceries n’ont pas laissé intacts Mozart, Liszt et Chopin.

Guillaume Becker, Cécile Roubin, Lydia Shelley, Sarah Dayan © Sophie Pawlak
Guillaume Becker, Cécile Roubin, Lydia Shelley, Sarah Dayan
© Sophie Pawlak

Qu’est-ce qui nous dérange si fort dans le jeu de Min-Young Lee ? Clairement pas les manquements techniques, qu’un peu de maquillage, à défaut de métier, suffit à faire oublier. C’est d’abord l’approche : le sentimentalisme assumé, cette croyance manifeste que la seule raréfaction des notes suffit à magnifier l’écoute, que la « douceur » est un enjeu musical majeur de l’interprétation (ce qui justifierait ce Saint François de Paule amoindri, rachitique, déconcentré dans sa tâche). Mi Young Lee se prend les pieds dans Mozart, qu’elle borde de sentimentalisme. Ses doigts n’ont manifestement pas la puissance, ni l’agilité suffisantes pour aborder de front, sans louvoyer, une partition telle que la Légende n°2 de Liszt. Aucune direction, aucune autorité dans la ligne de chant chez Chopin ; rien ne se perd, rien ne se crée, la main droite fonctionne au note à note. L’interprétation (dans son sens le plus littéral) n’est qu’accessoire, un invité marginal de cette performance qui se veut portée par le contact visuel. Les bis dédiés semblent progressivement échapper à sa conduite, pour ne plus prendre de présence que dans le poids virtuel des regards échangés avec son public. 

Nicolas Stavy © Christophe Paviet
Nicolas Stavy
© Christophe Paviet
Que Nicolas Stavy et le Quatuor Voce me pardonnent ces quelques lignes désagréables, qui ne doivent en rien amoindrir leur très honorable lecture du Quintette en fa mineur de Brahms. Une première gratitude à Lydia Shelley, au violoncelle, dont la densité de son et de propos, doublée d’un redoutable punch, a génialement porté le premier mouvement, tenant un rien les rênes à cette machine qui aurait pu s’emballer. Guillaume Becker, protagoniste non moins présent que les autres, voire très exposé dans le Scherzo, nous a paru par moment étonnamment hésitant. Une réserve qui se dissipait après chaque tutti, tant la cohésion du geste, la qualité de l’attaque étaient méritoires.

Au piano, Nicolas Stavy se montre d’une prévenance extrême, qui l’amène parfois presque en avance sur les temps. Mais le moindre motif accompagnateur est chanté pleinement. Cécile Roubin et Sarah Dayan en imposent par des gestes très enlevés, une matière première compacte et des transferts d’énergie qui sont la lisibilité même. Le revers est qu’en dépit de l’art individuel, de la masse de son produite (le rapport à l’instrument est extrêmement physique, comme une empoignade), les musiciens ont peu donné à entendre les couleurs plus chatoyantes du mezzo-piano (d’où un Andante assez vite oublié). La force du Quatuor Voce réside certainement dans le rapport si profond, essentiel et pourtant si libre, qu’entretiennent les musiciens au rythme : plasticité uniment vécue. On se rappellera longtemps comment les musiciens se sont abattus, et par nuées successives, sur le Scherzo – dont le succès était tel qu’il leur valut un bis immédiat.

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