Donner la Troisième Symphonie de Mahler dans la Basilique de Saint-Denis est une décision d’ampleur, pouvant charrier le meilleur comme le pire. On aurait embauché à moindre risque Zeus comme timbalier... Un concert en terra incognita qui fait éprouver la fantasque, terrifiante poésie qu’on peut extraire d’une acoustique hors norme, dans ces moments où le son sort de sa gangue pour frapper le public de plein fouet.

Mikko Franck © Abramowitz - Radio France
Mikko Franck
© Abramowitz - Radio France

Clamé par huit cors à l’unisson, le thème initial Kräftig, Entschieden fait figure de monumental portique. Enfin, la marche s’impose. Inquiétant clair-obscur, habité par la stridence d’une trompette, qui se veut réplique d'une même domination de l'espace, jusqu'en sa tonalité de ré mineur. Introduire une grosse caisse dans un espace aussi résonnant que la basilique n’est pas un choix innocent. Tonnerre ready-made, surgissant des contreforts en quadriphonie (fortissimos de l’éveil de pan) ou se perdant dans le lointain (roulements avant l’arrivée du cortège de Bacchus). À trop superposer les couleurs (ce qui arrive avec pareille acoustique), on s’expose habituellement au brouillage, à la bouillabaisse de gris ; mais là encore, la cohérence des timbres atteint au miracle. Devançant d’un siècle les ardeurs de la drum’n’bass, tout, ici, concourt à glacer d'effroi l'auditeur, à évoquer devant lui en couleurs crues la naissance du monde dans les ténèbres et le chaos qu'accuse encore, en opposition, la grâce toute triviale du deuxième thème (amorcé par le violon solo).

Après l’immense fonderie du premier mouvement, le Tempo di Menuetto laisse pressentir l'orée d'un monde fleuri, celui des prés de Steinbach où séjournait le compositeur, préparant la montée vers les hauteurs métaphysiques des derniers mouvements. Mais les triolets raides de cette seconde section sont corrodés par la reverb, le son et son écho se nuisent mutuellement, quand ils ne s’abattent pas en contretemps l’un sur l’autre. Autant de leurres à méconnaître, que ce soit pour le chef, les musiciens ou le public. Saluons malgré tout l’ardeur des cordes, qui semblent œuvrer au maximum de leurs capacités.

Voici venir le Scherzando. Ohne Hast, qui pourtant file bon train, lissant par la vitesse les aspérités de l’écriture (l’acoustique se chargeant du reste). Très grande qualité du pupitre de bois dans ces dialogues de passereaux, lancés tout à trac dans le silence ; le très attendu cor de postillon, placé au loin à gauche, chantera dans une sonorité idéalement ronde et feutrée.

Mihoko Fujimura © R&G Photography
Mihoko Fujimura
© R&G Photography
Ange tout droit sorti des ténèbres, Mihoko Fujimura prête sa voix au chant de minuit ; timbre parfois androgyne, vibrato un peu indolent qui transit l’écoute. Loin de toute portance Puccinienne, Mikko Franck immobilise l’orchestre dans un statisme poignant. L’appel du hautbois, simple saut de tierce (fa-la), fait l’objet de glissandi sinistres, comme autant de présages funèbres ; idée musicale esquissée dans la version Jansons-RCO (RCO live, 2010) de cette même symphonie, presque jamais entendue depuis. Plus loin, le vaste effectif mobilisé pour le "chant des petits mendiants", extrait du Knaben Wunderhorn, se fond sans accroc dans la trame orchestrale, tandis que la voix de contralto se teinte de couleurs plus chaudes.

On aurait peine à trouver dans le répertoire symphonique autre mouvement conclusif de la dimension de cette Adagio. Puit de lumière, hymne à l'amour avant l’ultime déchaînement d’enthousiasme. Il sourd de cette musique une abondance de sensations tactiles, fête explosive où les sons prennent une consistance quasi matérielle.

La rigueur savante de l’écriture mahlérienne s’accommode à merveille d’une direction qui, dans son enthousiasme, brave toute censure. Mikko Franck ne force jamais la main, laissant aux musiciens le soin de le surprendre (notamment dans les sforzando des pupitres de violoncelle et de contrebasse), leur accordant une grande autonomie de phrasé. Si certains chefs souhaitent à tout prix sublimer la battue sous l’incarnation plénière du geste musical, Mikko Franck n’a aucune peur d’assumer les impératifs de l’ingénierie musicale (il donne quasiment tous les départs). Voici un chef qui délègue, laisse faire et se contente, tout à son honneur, de donner quelques coups de pouce dans l’édification finale. La musique n’est pas tenue à bras le corps ; Mikko Franck la fait jaillir en moulinets, comme d’une source inépuisable.