Le Russian National Orchestra était à la Philharmonie de Paris le lundi 15 mai 2017, sous la direction de Mikhail Pletnev. C’est un compositeur polonais peu connu qui ouvrait le programme – à savoir Mieczyslaw Karlowicz ; la suite de la soirée, elle, était bel et bien russe, avec un concerto de Chostakovitch et une symphonie de Tchaïkovski. Trois œuvres de style distinct, donc, qui ont toutes été jouées avec autant de superbe.

Gautier Capuçon © Gregory Batardon
Gautier Capuçon
© Gregory Batardon

La première œuvre de la soirée est une découverte pour bon nombre de spectateurs. Le compositeur polonais Karlowicz (1876 - 1909) a écrit lors de ses études à Berlin une Sérénade pour cordes (1897) qui s’inspire directement de l’esthétique de Tchaïkovski et Dvořák. Cette pièce d’une vingtaine de minutes, pensée en quatre mouvements comme une symphonie, s’avère charmante, intelligemment structurée, agréable à écouter et pleine de textures sonores variées. Le premier mouvement en particulier donne à entendre une mélodie virevoltante, énergique et mobilisant tour à tour tous les pupitres de l’orchestre, qui séduit immédiatement. L’écriture de Karlowicz, maîtrisée, très classique, ne présente pas de trait d’une originalité frappante (en tout cas dans cette œuvre), et c’est peut-être justement ce qui permet au public de l’apprécier aussi naturellement, comme s’il avait l’impression de la connaître déjà inconsciemment.

C’est ensuite le moment du concerto. Le soliste de la soirée est l’un des violoncellistes les plus en vue de notre époque : Gautier Capuçon, qui semble un peu tendu lors de son entrée sur scène, et s’installe avec une forme de gravité. Et pour cause : il donne ce soir avec le Russian National Orchestra le premier concerto pour violoncelle de Chostakovitch (1959), une œuvre terriblement difficile techniquement, au caractère sombre et angoissé, écrite pour Rostropovitch. Gautier Capuçon se montre parfaitement à la hauteur, dès les premières secondes de musique ; il est complètement absorbé par l’œuvre, comme possédé, et se déchaîne sur son violoncelle pour faire ressortir toute l’intensité des passages les plus virtuoses et frénétiques. L’immense cadence centrale est incroyablement impressionnante : le jeune soliste fait monter la tension sans fléchir un seul instant, presque sans respirer, en déroulant le fil inexorable des émotions oppressantes et des motifs tortueux avec sans cesse plus de rage. Dans les moments plus lyriques s’établit une connexion évidente entre Gautier Capuçon et l’orchestre, qui semblent parfois faire partie d’un même tout organique et se prêter les sons pour les métamorphoser. Les dissonances et les anomalies rythmiques sont violentes et belles à la fois : on assiste vraiment à une interprétation hors pair ! Le bis offert par Gautier Capuçon accompagné par le pupitre de violoncelles n’est pas moins remarquable : le Chant des Oiseaux de Pablo Casals envoûte la salle entière, qui comme hypnotisée retient son souffle et s’envole en rêvant grâce au bruissement délicat des cordes effleurées.

La Symphonie n°4 de Tchaïkovski (1877) occupe la deuxième partie de la soirée. A la veille de la première d’Eugène Onéguine à l’Opéra Bastille, ce pilier du répertoire est opportun puisqu’il a été composé au même moment que l’opéra inspiré de Pouchkine. Malgré un premier mouvement au tempo un peu lent, le Russian National Orchestra habite la symphonie du début à la fin comme peu d’autres orchestres savent le faire, grâce à la direction éblouissante de Mikhaïl Pletnev. Les cuivres sont fiers, tonitruants, menaçants comme il convient ; avec des nuances merveilleuses, les cordes expriment toutes les couleurs de l’œuvre, de la douceur au désespoir en passant par l’excitation ou la mélancolie. Chaque instrumentiste est excellent, ce qu’on entend nettement dans les parties solo pour les bois par exemple mais ce qu’on remarque aussi dans des moments d’ensemble où tout se coordonne magnifiquement – les pizzicati du troisième mouvement, en outre, sont d’une précision épatante (on entend chacune des notes même dans les accords arpégés). Mentionnons enfin le formidable timbalier, qui s’en donne à cœur joie et fait trembler la salle sans vergogne… Pletnev sait mettre en place tous les éléments de sorte que le drame surgisse pleinement, dans toute sa splendeur. Quel frisson !