Le programme était alléchant : on sait que si la Philharmonie affichait complet depuis quelques semaines, ce n’était pas uniquement parce qu’elle enthousiasme davantage le public que l’Auditorium, ni parce que le nom d’Edgar Moreau s’ajoutait à celui de Mikko Franck, mais bel et bien parce que le singulier Concerto pour violoncelle de Schumann et la célèbre Titan de Mahler ont de quoi appâter un grand nombre d’auditeurs. Et on les comprend : on connaît finalement peu d’œuvres qui transcendent avec autant de naturel, d’émotion et d’évidence l’esprit romantique.

Edgar Moreau © Mat Dine
Edgar Moreau
© Mat Dine

On attendait sur le Concerto une de ces prouesses techniques auxquelles nous ont accoutumés les jeunes solistes : irréprochable sur la forme, encore un peu creuse sur le fond – et qui pourrait les en blâmer ? C’était sans compter sur le carnet de bal plus que rempli d’Edgar Moreau, qui, malgré une solidité évidente, ne donnait pas toujours une impression de maîtrise dans les plus délicates finitions. Mais c’était, surtout, faire davantage confiance à l’instrumentiste qu’au musicien. Un musicien tout particulièrement à l’écoute d’un Mikko Franck bienveillant mais également de chaque pupitre alentour, interlocuteur attentif à chaque échange. Un musicien surtout très habité par l’esprit schumannien, chez qui la maîtrise semble une notion lointaine, chez qui tout n’est finalement jamais que débordement. Et si la structure, plus du côté de la fantaisie que du cadre exigeant du concerto, joue avec les repères du spectateur, bien malaisé à faire le tri entre les mouvements, Edgar Moreau renchérit, en ne jouant jamais le moindre thème, ou dérivé, de la même manière. Son déroulement, enfin, de la ligne mélodique, voix humaine joignant le crin à l’éraillement des aigus, sait faire cohabiter l’horizontal mélodique et les éclats verticaux : les septièmes mineures ascendantes du premier mouvement, notamment, laissent deviner la formation de pianiste de Moreau, et un sens de l’harmonie remarquable. L’extrait de l’indispensable suite de Bach donnée en bis joua habilement des contrastes, et laissa deviner une nouvelle profondeur de son.

L’exécution de la première Symphonie sembla, après l’entracte, s’imprégner de cette même délicatesse. Le calme de Franck laissa émerger un évanescent bruit de nature (Naturlaut) d’où s’échappaient peu à peu des coucous, des fragments mélodiques épars. Jamais adepte d’une expressivité surfaite, le jeune chef finlandais préfèra, comme souvent, miser sur une précision plus que nécessaire – inflexibilité de chaque départ à l’appui - lorsqu’on s’attaque à une matière aussi vivante, quitte à ne pas imprégner chaque pupitre des mêmes inflexions. Prudence, donc, qui convainc peut-être un peu moins une fois le deuxième mouvement entamé, où l’on eut du mal à sentir la force et l’animation (Kräftig bewegt), un peu engourdis par la lenteur et la teneur contemplative de l’ensemble. Baisse de régime très largement compensée par la ferveur toute dionysiaque du célèbre troisième mouvement, savante incorporation de chanson populaire, de sonorités nuptiales klezmer, amalgamées successivement en une tendre et amère marche funèbre. Les différentes personnalités des pupitres esquissèrent sans difficulté les successives voix, discordantes, à l’œuvre. Le tout se conclut sur un final départageant avec une grande intelligence l’orageux (stürmisch) et l’éclat nécessaire, pour mieux les unir au fil de fausses fins, de soubresauts, et d’une des plus triomphantes conclusions mahlériennes – le compositeur incompris se dispensera, par la suite, de codas aussi héroïques engageantes. Debout pour s’unir aux sept cors, Mikko Franck acheva la Titan debout, avant de recevoir une ovation bien méritée, mâtinée de ce savant mélange, diablement romantique, de délice et de tourment.