Comme chaque vendredi, nous retrouvons avec plaisir en ce 26 février l’Orchestre Philharmonique de Radio France sur la scène de l’Auditorium de la Maison de la radio. A sa tête, son directeur musical, Mikko Franck, qu’on n’avait pas vu diriger depuis un certain temps et qui s’attelle ce soir à la Symphonie « du nouveau monde » de Dvořák ; au piano, Jean-Yves Thibaudet pour interpréter le Concerto en sol de Ravel. Une soirée assez décevante dans l’ensemble, malgré quelques très beaux moments et surtout un orchestre absolument excellent – mais malheureusement pas piloté de façon idéale.

Jean-Yves Thibaudet © Kasskara - Decca
Jean-Yves Thibaudet
© Kasskara - Decca

Contrairement à la majorité des concerts symphoniques, celui-ci n’a pas débuté par une ouverture ou une autre pièce courte, mais directement par le concerto. Le Concerto pour piano et orchestre en sol majeur de Maurice Ravel (1932), très populaire, était confié au soliste Jean-Yves Thibaudet, plus connu encore aux Etats-Unis (où il réside) qu’en France, mais néanmoins fort apprécié dans notre pays. On comprend donc que les spectateurs qui n’ont pas pu assister à cette première partie de soirée se soient montrés furieux…surtout quand leur arrivée tardive aux portes de la salle n’était pas de leur fait.

C’est un scandale qu’il convient de relayer parce qu’il n’a pas seulement touché une partie du public, il a fini par nuire au concert. A cause du plan Vigipirate (renforcé plus encore en raison de la présence du premier ministre Manuel Valls), l’accueil du public s’effectue désormais par la porte D, à l’exact opposé de l’entrée classique de l’Auditorium, très étroite, créant un entonnoir ralentissant considérablement l’entrée du public. A 19h25, une file d’attente de déjà plus de 200 mètres s’étirait à l’extérieur, par temps glacial. Or le concert a commencé à l’heure ! Le calcul est simple ; les personnes n’ayant pas prévu plus de 20 minutes d’avance ont été refusées en salle pour le concerto. Conséquence : certains ouvreurs maladroits ont laissé entrer quelques retardataires trop excédés pour être retenus, ce qui a agacé Mikko Franck attendant plusieurs minutes tourné vers le public avant de prendre sa baguette et donner le top départ.

Inutile de préciser que l’ambiance en ce début de soirée était assez peu propice à la concentration, autant pour les spectateurs que les musiciens, entre les chuchotements parvenant des portes principales en fond de salle et les nombreux sièges restés vides alors que le concert avait été annoncé complet depuis des mois. Si la mise en route a certes été vraiment compliquée, ce n’est pas la raison principale du semi-échec qu’a été le concerto. Jean-Yves Thibaudet a opté pour une esthétique anti-lyrique, un jeu (trop) sobre dans le but de détacher chacune des notes ; résultat, un problème de phrasé, une absence de délicatesse et d’émotion, un manque de fluidité. Cette interprétation plate, peu inspirée et peu inspirante, a surtout desservi le mouvement lent, pourtant si poétique. Heureusement, les cordes à la sonorité délicieusement moelleuse et les bois au timbre chaud, nuancé et expressif ont permis de conférer à l’œuvre une bonne partie de sa musicalité. Le troisième mouvement Presto a semblé plus convaincant grâce à sa rythmique entraînée par les accents, mais le pianiste, en plus de ne pas jouer jazzy un seul instant, a créé des décalages entre lui et plusieurs pupitres de l’orchestre. A la fin du morceau, tout en se disant intérieurement que le concerto semble très difficile à interpréter en raison de la complexité de sa composition et que ce n’est pas très bon signe de ressentir cette complexité, on s’interroge sur le nombre de répétitions…

En deuxième partie de soirée, l’Orchestre Philharmonique de Radio France donne la Symphonie n°9 en mi mineur dite « du Nouveau Monde » d’Antonin Dvořák (1893). Le son prend de l’ampleur, l’orchestre étale toutes ses capacités au grand jour, qu’il s’agisse de sa puissance, sa rigueur, les couleurs de ses phrasés. Les bois (toujours eux !) et les contrebasses sont particulièrement remarquables. Les lignes mélodiques se déploient dans l’espace et on se sent emporté par la force de cette grande musique, surtout dans les 1er et 4ème mouvements. Cependant, la spontanéité des musiciens, le souffle qui devrait porter l’œuvre en continu ne sont pas toujours au rendez-vous ; Mikko Franck, qui dirige assis (pour des raisons de santé), ne parvient pas réellement à fédérer l’orchestre autour de lui, ni à créer un fil narratif cohérent du début à la fin. Il privilégie une approche radicalement lyrique (l’inverse du Concerto de Ravel !), avec de superbes détails et une très belle pâte sonore, certes, mais ce choix entraîne aussi une dispersion de l’énergie qui se traduit par une tension dramatique discontinue (bien trop faible dans les passages intermédiaires entre les thèmes). On s’ennuie presque dans le mouvement lent. Dommage au vu du potentiel incroyable de cet orchestre, qui, répétons-le encore, présente des qualités incomparables.